Édito
L’amour de la question : l’édito d’Alexandre Lacroix pour notre n° 200
Alexandre Lacroix. ©Manuel Braun pour Philosophie Magazine
Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’était il y a vingt ans, c’était un mardi comme aujourd’hui, et je me suis retrouvé dans la même situation : vingt-quatre heures avant l’envoi définitif des pages à l’imprimeur, je me suis mis à chercher les mots pour écrire l’édito du numéro 1 de Philosophie magazine.
Quand un bouclage est dense, heurté, parce qu’on ne peut pas s’appuyer sur des savoir-faire rodés avec patience – et ce fut le cas pour ce numéro 200, dont toutes les rubriques ont été repensées spécialement –, l’édito est vraiment ce qui s’écrit en dernier, une fois que le reste a été relu, que les difficultés liées à l’élaboration des articles ont été aplanies.
La même situation, donc, et j’ai vingt ans de plus.
Amour de la sagesse, amour durable
Et ce qui est vertigineux, presque anormal dans la vie d’un journal, c’est que de très nombreuses personnes qui m’accompagnent dans cette aventure, et dont vous découvrirez les visages en Polaroïd dans ce numéro, étaient déjà là, ou peu s’en faut. Il y a les vieux couples, nous sommes une vieille troupe – chez nous, il faut croire que l’amour de la sagesse s’est révélé durable au-delà de toute attente. Plus encore, les nouveaux sont d’anciens stagiaires : nous n’avons jamais recruté aucun journaliste en dehors des jeunes que nous avons formés et qui sont restés embarqués dans l’aventure.
À propos du surréalisme, Alain Jouffroy écrit que la vitalité du groupe est liée au fait que c’était un « foyer de contradictions ». Le problème est qu’André Breton a procédé à une série d’exclusions : René Crevel a été écarté pour son homosexualité (ce n’est pas la raison officielle), Louis Aragon après avoir écrit le vindicatif Front rouge… Breton avait sa ligne sur les mœurs comme sur la politique. Résultat : quand il n’y a plus eu de contradiction au sein du mouvement, qu’il est devenu monologique, il s’est éteint. Si je veux être sincère et que je me demande pourquoi nous sommes toujours debout vingt ans après, au milieu d’un paysage de la presse écrite hélas assez dévasté, je crois que c’est lié à quelque chose du même ordre : plus qu’une entreprise normale soudée par une culture commune de surface et des intérêts alignés, nous sommes un foyer de contradictions. Attention, n’allez pas comprendre ce que je n’ai pas écrit : il n’y a pas spécialement d’anicroches entre nous, aussi peu que possible dans un collectif, nous nous entendons bien. Mais nous ne sommes pas d’accord. Sur tous les sujets, nous produisons du dissensus.
« L’homme le plus sage serait le plus riche en contradictions, celui qui aurait pour ainsi dire des organes du toucher sensibles à toutes les espèces d’hommes », écrit Friedrich Nietzsche dans ses fragments posthumes : ainsi la sagesse n’est-elle pas un état apathique ni stabilisé, mais travaillé de l’intérieur par d’incessantes remises en cause.
Ouvrir des brèches
Pour ce numéro exceptionnel, donc, nous n’avons pas maintenu nos rubriques habituelles. Mais nous vous proposons trois grands ensembles. Nous avons donné un coup d’œil au rétroviseur et nous vous présentons une histoire philosophique de la période 2006-2026, revenant sur un certain nombre d’événements majeurs et sur ce que les philosophes en ont dit dans le journal. Nous nous sommes aussi livrés à un exercice délicat, qui consiste à choisir un livre qui a marqué les esprits pour chaque année. Mais la proposition principale, au cœur de ce numéro, est un peu différente : chaque journaliste permanent de la rédaction a librement choisi « sa » question, celle qui le préoccupe en ce moment, qui le hante, et il avait carte blanche pour la traiter à sa façon. Pourquoi cet exercice ? Et quel rapport avec le changement d’ère que connaît le monde actuel ? C’est que les réponses maçonnent toujours plus solidement l’édifice pesant de la réalité, tandis que les bonnes questions sont comme des cognées de pioche qui ouvrent des brèches.