Hors-série "Emmanuel Levinas"

Alain Finkielkraut : Levinas et la sagesse de l’amour

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Alain Finkielkraut : Levinas et la sagesse de l’amour

Alain Finkielkraut. © Vincent Muller/Opale.photo

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 40 de Philosophie magazine « Emmanuel Levinas », en kiosque le 13 décembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans une époque qui ne jurait que par le désir, Levinas donna à l’amour une place centrale dans sa pensée. Néanmoins, il mettait en garde contre la possibilité d’un sacrifice absolu de l’amant pour son aimé. L’amour authentique, en effet, n’est ni une dissolution de soi en l’autre, ni une fusion : il se déploie dans la distance, l’écart insurmontable entre les êtres. Nos caresses ne font qu’effleurer sans posséder. Face aux excès de la passion, le philosophe Alain Finkielkraut insiste sur la nécessité d’une « sagesse de l’amour ».

 

Comment avez-vous découvert Levinas ?

Alain Finkielkraut : Un jour de l’été 1974, à l’étage Philosophie de la librairie des PUF, j’ai été attiré par une jaquette bleue. C’était Totalité et Infini, de Levinas. Son nom m’était familier, mais c’était un philosophe tout à fait confidentiel. La phénoménologie était alors jugée désuète : l’époque ne jurait que par les penseurs structuralistes. J’ai feuilleté le livre, j’étais fasciné par ce que je découvrais, je l’ai donc acheté, et je l’ai lu d’une seule traite, sur la plage, le cœur battant – et sans éprouver la moindre difficulté. Et ce, je crois, pour deux raisons. D’abord, c’est un philosophe qui me raconte une histoire, c’est un philosophe narratif. L’un de ses mots clefs est l’intrigue, l’intrigue éthique : je vaque à mes affaires et il m’arrive quelque chose, je rencontre autrui. La seconde raison est que cette rencontre se déroule sur deux plans : d’une part, il raconte la naissance de l’éthique dans la rencontre du visage ; et, d’autre part, il raconte l’événement de l’amour. Je le lisais pour cela aussi, un peu comme on lit le Cantique des Cantiques, et cela rejoignait l’histoire amoureuse que je vivais alors. Il me parlait littéralement de l’éthique, et souterrainement de la passion amoureuse. À la fin de Totalité et Infini, cette dimension devient explicite, car Levinas décrit l’approche érotique de l’autre, à travers la caresse : « la caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme [...] à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle cherche, elle fouille. » 1 Déjà, dans Le Temps et l’Autre, il affirmait : « Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parler. Ce n’est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse. Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. » 2 Un charme unique se dégageait de cette pensée, même dans ses moments les plus ardus. J’ai eu une expérience de lecture comparable avec Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, qui présentait pourtant d’extrêmes difficultés. Au cœur de l’ouvrage, il y a cette formule : « malgré moi, pour-un-autre » 3. C’est la définition même de la passion. C’est très exactement ce qui arrive quand on aime éperdument quelqu’un.

 

Qu’y avait-il de si bouleversant dans sa réflexion sur l’amour ?

Levinas me parlait du visage, ce qu’aucun philosophe n’avait fait vraiment avant lui ; il me disait du visage quelque chose que ni les peintres ni les romanciers n’avaient dit : le visage échappe au visible, il n’est jamais enfermé dans sa forme, il se détache constamment de sa propre manifestation. Lorsqu’on lit cette définition, on est subjugué, parce qu’elle correspond à l’expérience que l’on fait dans l’amour : l’autre est là, mais il se dérobe constamment à notre prise, dans un mouvement de dépossession.

“Levinas montre l’amour à l’œuvre dans le désir, dans cette dualité insurmontable des êtres, et le désir à l’œuvre dans l’amour” Alain Finkielkraut

 

Dire que, dans le rapport amoureux, l’érotique est déjà éthique, ce n’était pas évident à cette époque ?

Levinas dit que « le pathétique de l’amour consiste dans une dualité insurmontable des êtres ». 4 Je précise que le pathétique n’est pas ici une tristesse : il faut le comprendre comme l’émotion suprême de l’amour. La tradition philosophique et littéraire du discours amoureux nous parle de l’amour comme d’une communion, d’un moment fusionnel. Au contraire, dit Levinas. La socialité, dit-il, est meilleure que la fusion. Et il faut entendre ici « meilleur » au sens moral et au sens voluptueux ! C’est à partir de là que j’ai pu avec Pascal Bruckner écrire Le Nouveau Désordre amoureux. Nous étions en 1976 : la libération sexuelle battait son plein. Au nom du désir, on mettait l’amour en accusation. Les romantiques avaient opposé l’ivresse amoureuse à la vie et aux valeurs bourgeoises. C’était le choix de l’amour contre la vertu, en ce qu’elle avait de répressif, et contre l’intérêt, et ce qu’il avait d’étriqué. Mais, dans les années 1970, l’amour lui-même était perçu comme bourgeois : il signifiait la possession, la polarisation sur un être unique, alors que le désir pouvait nous sortir de cette cage. C’était l’époque où Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivaient L’Anti-Œdipe et où Lyotard parlait d’« économie libidinale ». Avec Levinas, j’ai pu échapper à ce discours. J’ai vu ce qu’avait de vain et de mensonger cette critique de l’amour au nom du désir.

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