“On change d'ère ?” / Nos grandes questions

Baptiste Morizot : “L’émotion esthétique est un enrichissement de la relation vitale au milieu”

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Baptiste Morizot : “L’émotion esthétique est un enrichissement de la relation vitale au milieu”

©Julien Salaud

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Cet article est issu du numéro 200 de Philosophie magazine « On change d'ère ? “Philosophie magazine” a 20 ans ! », en kiosque le 04 juin 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

En commentant une œuvre du plasticien Julien Salaud, Baptiste Morizot précise ici son rapport à l’esthétique environnementale – qui se méfie de la représentation classique des paysages et cherche d’autres voies d’accès au milieu.

Peuple sauvage 3, de Julien Salaud (œuvre et prise de vue, détail de l’installation), Maison Ackerman, Saumur, 2023, avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Peuple sauvage 3, de Julien Salaud (œuvre et prise de vue, détail de l’installation), Maison Ackerman, Saumur, 2023, avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Le commentaire de Baptiste Morizot

« Cette œuvre est éclairante pour moi à deux égards. D’abord, l’artiste a trouvé le moyen de rendre visible l’invisible. Quiconque s’intéresse à l’écologie et a pratiqué l’observation des milieux sait qu’ils sont tissés de multiples interactions entre les plantes, les végétaux, les éléments – et pourtant, ces relations ne se laissent pas observer à l’œil nu, il faut une démarche scientifique pour les mettre au jour. Dans un écosystème, il y a des liens non apparents entre les saumons, les ours et la taille des arbres. Julien Salaud a fait le choix formel d’utiliser, dans plusieurs de ses installations comme celle-ci, des fils blancs qui produisent des effets d’irradiation et rendent les relations plus réelles que les termes, montrant ainsi l’interdépendance foncière entre les créatures.

Ensuite, je suis fasciné par la circulation à travers les échelles. Parce qu’on a ici des formes qui renvoient à des paramécies, c’est-à-dire des êtres unicellulaires, de l’ordre du microvivant, mais on voit aussi des animaux et même des entités macroscopiques comme des étoiles ou des galaxies. Bien sûr, on est loin du registre plus familier de la peinture romantique, des tableaux de Caspar David Friedrich qui rendent peut-être mieux compte de notre rapport affectif spontané avec les paysages. Cependant, en un sens, cette œuvre est beaucoup plus réaliste que l’iconographie romantique, parce que Friedrich propose des représentations des paysages fonctionnelles selon un point de vue étroitement humain, mais peu explicites sur les forces en présence.

Plus largement, l’expérience esthétique est, pour moi, un effet collatéral bouleversant et miraculeux du rapport au milieu. Je fais de la philosophie de terrain pour m’efforcer de saisir les tissages réels, subtils entre les êtres vivants, qu’on ne peut pas comprendre seulement dans les livres à la bibliothèque. Une émotion esthétique décisive pour moi, si je veux être tout à fait sincère, je l’éprouve lorsqu’il m’arrive de comprendre une idée, elle m’est procurée par les concepts philosophiques. Quand on se trouve dehors et qu’on éprouve la puissance ambiantale du milieu, on fait une expérience très mammifère, très graphique aussi dans le miracle des couleurs, et c’est en même temps, à mon sens, un choc de compréhension. Je suis un être vivant et, quand je vais dans un milieu, je m’y rapporte d’abord en tant que vivant. Je me pose des questions de subsistance, je m’intéresse à la possibilité de continuer à exister dans ce lieu, de m’y nourrir, de m’y transformer, de le partager. Par surcroît, j’éprouve des expériences esthétiques. Les milieux nous font vivre, c’est là une donnée première, et certains se trouvent dans une position de confort et d’éducation telle qu’ils peuvent se désintéresser de ces fondamentaux pour se poser des questions de purs esthètes. Mais moi, je n’opère pas cette segmentation qui me paraît arbitraire, je considère plutôt l’émotion esthétique comme un enrichissement de la relation vitale au milieu. »