Portfolio
Grotte Chauvet, Lascaux… L’art préhistorique saisi par Baptiste Morizot et son “hypothèse jizz”
Panneaux des rhinocéros et des lions, salle du fond, grotte Chauvet-Pont-d’Arc (Ardèche) © J. Clottes/MC
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine « Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ? », en kiosque le 04 décembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec une audace réjouissante, le philosophe Baptiste Morizot propose, dans son nouvel essai Le Regard perdu (Actes Sud), une clé d’interprétation de l’art préhistorique, qu’il appelle l’« hypothèse jizz ». En s’appuyant sur quelques images, nous l’avons invité à partager ses réflexions.
Dans l’œil du passé
« Panneau des lions » / grotte Chauvet, il y a environ 36 000 ans

Panneaux des Rhinocéros et des Lions, salle du fond, grote CHauvet-Pont-d’Arc (Ardèche). © J. Clottes/MC.
« Il y a plusieurs manières de lire cette image. Ce qui m’intéresse, c’est qu’elle témoigne d’une expérience visuelle qui nous est étrangère aujourd’hui. Qu’est-ce que cela fait de vivre au quotidien dans un monde peuplé et même surpeuplé de grands animaux divers, complexes, dangereux ? Imaginez un monde très différent des rues de nos villes, un monde dans lequel on croise en une seule journée un nombre d’animaux d’espèces différentes bien supérieur au nombre d’humains. Des mâles, des femelles, des jeunes, des vieux, des prédateurs, des proies. Qu’est-ce que cela fait à la psyché et au regard ? Ce panneau de la grotte Chauvet nous renseigne d’abord, me semble-t-il, sur le contexte écologique dans lequel vivaient les humains sur le continent européen à la Préhistoire. Il y a une dominante de rhinocéros, mais aussi un cheval à droite. On sent que l’œil a besoin de travailler à identifier la silhouette de chaque animal et les potentialités ou encore les ‘‘invites’’ qu’elle recèle : car la gamme de relations possibles qu’implique le surgissement d’un rhinocéros dans mon champ de vision n’est pas du tout la même que s’il s’agissait d’un cheval ou d’un bison. Dans ce contexte, les humains développent une manière de regarder, un style d’attention qui n’est pas le nôtre. Concernant ce panneau, on peut discuter la question de savoir s’il s’agit d’une composition délibérée, d’un agencement, ou si les auteurs de ces peintures ont accumulé des silhouettes sur la paroi disponible. Un certain nombre d’indices laissent penser qu’il s’agit bien d’une composition. Malgré le nombre des animaux, la silhouette de chacun est précisée de façon à nous permettre de deviner son identité.
Mon essai Le Regard perdu est né d’une d’idée qui m’est venue de façon spontanée au printemps 2016, alors que je faisais un séjour de pistage de quatorze jours au parc Yellowstone, aux États-Unis. On se trouve là-bas dans un écosystème de steppes, ce qui fait qu’on voit les animaux à grande distance – une expérience impossible dans nos forêts. Au bout d’un moment, je me suis mis à voir des animaux émerger des reliefs de la pierre. C’est cette expérience, qui me replongeait dans un contexte écologique assez proche de celui de l’humanité du Pléistocène européen (époque géologique qui s’étend d’il y a 2,58 millions d’années à -11 700 ans), qui m’a conduit à formuler mon hypothèse, et j’ai ensuite relu sous cette nouvelle lumière la littérature scientifique sur cet art que je connaissais bien, pour enquêter. »
L’émergence des formes
Ours / Grotte Chauvet, il y a environ 36 000 ans

Ours rouge, diverticule des ours, grotte Chauvet-Pont-d’Arc (Ardèche) © V. Ferugio/MC.