Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Nous l’éprouvons durant les fêtes : l’enfer, c’est les autres… Et pourtant, nous sentons que rester en soi-même, dans sa bulle, n’est pas plus enviable, que la forteresse du Moi peut se transformer en une prison tout aussi infernale.
Dans ce numéro, nous nous sommes demandé comment trouver la bonne distance entre Moi et les autres.
Pendant des années, de nombreux observateurs se sont inquiétés de l’influence des écrans et du virtuel sur nos vies : ne nous conduiraient-ils pas à fuir…
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« L’enfer, c’est les autres. » Pour nombre d’entre nous, cette célèbre citation de Jean-Paul Sartre prend un sens spécial lors des fêtes de fin d’année : pas simple de retrouver sa famille, les personnes qu’on n’a pas vues depuis longtemps, celles avec qui il y a un passif, des petits secrets, des tensions accumulées… Et pourtant, nous sentons également que rester toujours en soi-même, dans sa bulle, n’est pas un sort enviable, que la forteresse du Moi peut se transformer en une prison tout aussi infernale. Dans ce dossier, nous nous sommes demandé comment trouver la bonne distance entre Moi et les autres.Parcours de ce dossier➤ Trois philosophes classiques proposent chacun une piste : Bertrand Russell, Maurice Merleau-Ponty et Hannah Arendt nous invitent à nous défaire du solipsisme – la doctrine selon laquelle rien ne compte hors de notre petite personne.➤ En pratique, le décentrement, ça donne quoi ? Pour le mettre à l’épreuve, Cédric Enjalbert s’est inscrit sur une application qui propose de passer un dîner, non pas en famille comme à Noël, mais avec de parfaits inconnus au restaurant. Une promesse de plaisir ?➤ Et si les réseaux sociaux n’étaient pas, comme on le prétend généralement, le lieu où les jeunes signent leur narcissisme mais celui où ils subissent le Moi exorbitant des autres, en particulier des influenceurs et des stars ? C’est l’hypothèse que nous avons testée en échangeant avec le philosophe Yves Citton, le sociologue Alain Ehrenberg et la psychologue du numérique Séverine Erhel.➤ Spécialiste de psychologie positive, Rebecca Shankland explique pourquoi l’altruisme augmente notre vitalité et notre bien-être… à la seule condition que nous ne le pratiquions pas pour redorer notre propre image !➤ Attention, texte exceptionnel : nous avons demandé à Pierre Bayard, psychanalyste et auteur d’essais littéraires décalés, qui vient de publier Je sommes plusieurs, de débattre avec lui-même. Il en est sorti un échange inspiré et drolatique, dans lequel on apprend… que nul n’est tout à fait seul dans sa tête.➤ Pour prolonger la lecture de notre dossier, le neuroscientifique Albert Moukheiber présente des extraits de la Conquête du bonheur de Bertrand Russell, qui nous invite à nous décentrer de nous-mêmes pour renouer avec le calme intérieur.
Imaginez une grande ville où ne vivraient que des égocentriques : ne serait-ce pas un enfer ? Pour nous aider à crever la bulle de l…
Pour réussir une rencontre, faut-il bien présenter ou faire tomber le masque, se livrer ou écouter ? Pour le savoir, notre rédacteur en chef…
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Pour se sentir bien, il faudrait se chouchouter, penser à soi… Rien de plus faux, proteste Rebecca Shankland : c’est plutôt aider les autres…
Essayiste et psychanalyste, Pierre Bayard vient de faire paraître Je sommes plusieurs. Essai sur les personnalités multiples. Il a accepté de se…
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Parfois, le vocabulaire de la philosophie est obscur. Nous vous aidons à y voir plus clair.
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Si, pour Descartes, les animaux possèdent des qualités, des aptitudes ou des talents, ils ne peuvent rivaliser avec les humains qui, seuls,…
Peut-on adhérer pleinement à la moitié d’un concept ou d’une pensée ? Telle est la question surprenante qu’on ne peut manquer de se poser à la lecture de ce nouveau volume d’extraits et d’aphorismes glanés dans les Cahiers de Simone Weil, après Grâce et Beauté, paru cet été. Sauf qu’émerge ici de manière irrécusable le lien que la philosophe établit entre les dimensions « profanes » de l’attention (cognitive, esthétique et éthique) et sa dimension religieuse. Un lien essentiel, nous dit-elle : on ne peut comprendre ni même faire l’expérience de l’attention au sens le plus profond… si l’on ne voit pas que Dieu – et même le Christ, qu’elle a « rencontré » en 1938 lors d’un épisode mystique – est au sommet de cette idée et de ce vécu ! Ultimement, sous sa forme « pure », l’attention est plus qu’une disponibilité pour la beauté d’un paysage ou d’une équation mathématique, elle est plus que « l’attente flottante, silencieuse » qu’ouvre une sonate musicale, elle est « compassion » et « prière » ! Billevesée d’un autre âge, objecte l’athée ou l’agnostique, qui ne l’empêche pas d’être emporté par la puissance descriptive du propos. Pas sûr… N'y a-t-il “d'attention extrême que religieuse” ?Prenons une expérience toute simple, qui nous arrive à tous, croyants et mécréants, très régulièrement : celle d’une pensée qui nous échappe. Weil en fait une magnifique description : « Il m’est venu une pensée qui me paraît importante. Je n’ai pas de quoi la noter. Je me promets de m’en souvenir. Deux heures après, il me vient à l’esprit que j’ai à me souvenir d’une pensée. Je ne sais plus du tout laquelle, ni même de quoi il s’agit. J’oriente mon attention vers cette chose dont je sais qu’elle est, mais dont je ne sais pas du tout ce qu’elle est. Cette attention à vide peut durer plusieurs minutes. Puis (dans le meilleur des cas) cela vient. Je reconnais, sans aucune incertitude, que c’est cela. Cette réalité vide est devenue une réalité déterminée, toujours réelle. » Comment ne pas s’incliner devant la justesse de cette description de la « réminiscence » ? Mais celle-ci n’est précisément pas « profane » pour Weil, qui affirme : « Il n’y a d’attention extrême que religieuse. » Ou encore : « C’est en désirant Dieu qu’on devient capable d’attention. » Face à de tels passages, remarque le philosophe Thomas Dommange dans sa belle préface, le lecteur sceptique est contraint soit de restreindre l’universalité et la portée du concept d’attention selon Weil – soit de conférer à l’idée de la prière et de Dieu une valeur non religieuse. À chacun de trancher.
Après une première saison sur France Inter et un premier volume réussis, l’helléniste Pierre Judet de La Combe poursuit sa saga consacrée à la mythologie grecque avec, cette fois, une attention portée aux demi-dieux. Les Danaïdes sont, par exemple, racontées au prisme de la crise des réfugiés : leur errance pour fuir le mariage forcé avec des cousins les conduit à demander l’asile auprès d’une cité grecque, qui consulte ses citoyens avant de le leur accorder. Héraclès est le héros qui se heurte aux limites, malgré sa force surhumaine et l’exploit de ses douze travaux. Andromaque, quant à elle, est celle qui transgresse « les règles minimales du comportement féminin », c’est-à-dire qu’elle ose exposer ses larmes sur les remparts de Troie à la recherche de son époux combattant – en gros, tout le monde la voit paniquer et pleurer, ce qui n’est pas très digne de la femme d’un prince. De ce fait, elle est celle qui montre le véritable visage de la guerre, quand les héros masculins s’inquiètent surtout de leur propre gloire.Détendus du mythe, les Grecs !Si vous pensez trouver la version définitive de ces différents mythes, passez toutefois votre chemin. Judet de La Combe entend plutôt donner toute leur place aux multiples versions d’une même histoire, parfois défendues par un même auteur, sans que cela ne pose le moindre problème de cohérence – cette dernière était bien le dernier souci des Grecs. Ces multiples bifurcations ont en effet leur importance et témoignent du rapport détendu que ces derniers entretenaient avec leur propre mythologie : loin de constituer un catéchisme établi une bonne fois pour toutes, avec interdiction de la moindre déviance, ces mythes relèvent de la narration participative, synonyme de fête, de joie et de célébration. C’est à cet esprit que l’helléniste nous convie afin, non pas de nous projeter dans « un passé qui serait indépassable » ou dans le souvenir de « nations figées sur leurs supposées racines », mais de nous ancrer dans un présent toujours en mouvement.
D’immenses yeux bleus sans pupilles trouent les visages de ses personnages, comme des miroirs et comme des gouffres. Les motifs éclatants de ces figures oniriques retiennent le regardeur. Aloïse Corbaz les a réalisées à l’asile de la Rosière, en Suisse, de 1920 jusqu’à sa mort, en 1964. Ces œuvres, aujourd’hui célèbres, auraient pu ne jamais nous parvenir si des médecins attentifs n’avaient su décentrer leur regard. Une “fleur morte” se dégageant de la “boue noire”L’historien de l’art Michel Thévoz, cofondateur avec Jean Dubuffet de la Collection de l’art brut à Lausanne, raconte cette histoire subversive dans ce petit volume illustré : celle d’une femme diagnostiquée schizophrène, réduite au silence de l’enfermement et qui bouscule les mondes de l’art et de la psychiatrie par ses créations. « Tout bien considéré, écrit l’auteur, ce n’est pas Aloïse qui a pris congé de la réalité, ce serait plutôt l’inverse. À l’époque de son internement, aggravé par sa relégation à la dépendance de la Rosière, tout lui a été retiré, ses liens familiaux, sa vie amoureuse, sa carrière professionnelle, le respect de soi […]. Aloïse se considère comme “une fleur morte”. Mais elle ne tarde pas à réagir, à se dégager de la “boue noire”, à nier ce monde qui la nie. »De la noirceur surgit en effet la lumière : Aloïse reconstruit un ordre alternatif, un système en « rupture avec l’ordre symbolique ». Elle a « raison de la folie » par une « fuite en avant », débordant littéralement le cadre de ses tableaux, coupant et cousant des fragments, composant sur une table de repasseuse une cosmogonie chatoyante, réinventant un usage du langage dans ses écrits, avec son bagage culturel et mythologique. Pas sortie de nulle partRappelant la thèse de Michel Foucault, selon laquelle la folie est une production de la société, Michel Thevoz souligne combien le « dérèglement mental, bien loin de la positivité d’une maladie organique », dépend aussi de « l’attitude et des pratiques du milieu ». Il insiste, par contraste, sur le rôle joué par les médecins dans l’émergence de l’artiste. Ces derniers lui fournissent du matériel, préservent ses œuvres et rendent compte de sa pratique. Plutôt que d’aller chercher du côté d’un hypothétique génie de la folie, l’écrivain préfère mettre en lumière le contexte d’une création, dans un style foisonnant, parfois technique, mais toujours riche en références psychanalytiques (lacaniennes, surtout) et philosophiques. Il cite ainsi le psychiatre Jean Oury, fondateur de la psychothérapie institutionnelle : « Si le médecin se comporte comme un médecin, il n’y a pas de raison pour que le fou ne se comporte pas comme un fou. » Une histoire de regard !
Le cabaret est de ces lieux qui titillent l’imaginaire, évoquant strass, paillettes et léger parfum d’interdit. Mais dès qu’il s’agit de le définir pour de bon : oups ! ça coince. C’est qu’il relève plutôt de l’atmosphère, de l’esprit canaille et débraillé, que de l’objet figé identifiable. Cette insaisissabilité est sans doute ce qui fait tout son charme : on sait qu’on en ressort des étoiles plein les yeux, la démarche plus ou moins assurée, mais on n’est jamais bien sûr de ce qu’on va y trouver. C’est ce paradoxe qui intéresse la documentariste Céline du Chéné, qui avait d’abord consacré au sujet une passionnante LSD (La Série documentaire) sur France Culture en octobre 2024, avant de lui dédier ce beau livre illustré. Débit de boissons ? Salle de spectacle ? Repaire d’artistes ? Lieu interlope ? Nid à scandales ? Le cabaret est tout cela à la fois. Il a certes gagné ses galons dans le Montmartre du XIXe siècle, mais le terme remonte au XIVe siècle et désigne à l’origine une auberge modeste qui offre à boire et manger – mais pas de spectacle. S’il y a de la musique, c’est parce que les clients poussent la chansonnette entre deux bocks.Théâtre d'ombre… et de lumièresSur la butte Montmartre, on attire d’abord le chaland avec des théâtres d’ombres – la recette du célèbre Chat noir de Rodolphe Salis. Ce n’est que plus tard que viennent les promesses d’effeuillage et de femmes nues – en réalité, seulement en jupons, la nudité totale étant strictement prohibée. De Berlin à Paris, dans l’entre-deux-guerres, s’y expérimente ce qu’on n’appelle pas encore la fluidité des genres. Parée des atours du spectacle – on ne parle pas encore de drag queens ou kings –, cette fluidité embrasse le registre du merveilleux et de la métamorphose, moins celui de la monstruosité. Aujourd’hui, les salles ont plutôt tendance à fermer, et les prix d’entrée à ne plus s’adresser qu’à une clientèle aisée friande d’afterworks. Alors qu’il serait tentant de jouer la nostalgie, l’âge d’or de ces lieux étant clairement révolu, Céline du Chéné fait la part belle aux artistes et « créatures » qui font encore vivre cette tradition, de Jean Biche avec ses soirées Bas Nylon à La Sirène à Barbe sise à Dieppe – car aujourd’hui, la scène s’active bien plus en province. Preuve que la danseuse Grille d’Égout et la pionnière des strip-teaseuses Blanche Cavelli n’ont peut-être pas fini de ricaner.
Le mouvement #MeToo a permis de dénoncer l’étendue des violences subies par les femmes. Après avoir souligné la constance et la gravité de ces faits, la linguiste diplômée en sexologie Aurore Vincenti rappelle la nécessité de réinventer le champ de la sexualité, marqué par la crainte viscérale « d’y laisser sa peau ». Dans le sillage de Merleau-Ponty, l’autrice part d’une définition de l’humain comme « subjectivité indissociable de son incarnation ». Pour elle, il est impossible de comprendre et de définir une femme ou un homme de manière uniquement spirituelle et abstraite. L’essai parle donc du corps, du vrai : de la tête aux pieds, en passant par les aisselles, l’anus ou le périnée. À chaque fin de chapitre, la lectrice, ou le lecteur, est même invitée à pratiquer des exercices pour déceler ses sensations, voire développer des sens méconnus comme l’« introception », consistant à percevoir ce qui se passe à l’intérieur du corps (battements du cœur, respiration, lubrification…).La douceur est une puissanceEn proposant une philosophie en acte, Vincenti rompt avec le dualisme corps/esprit, qui tend à dissocier ce qui relève du domaine cérébral de ce qui s’inscrit dans la chair. Puisant chez l’écrivaine Ursula K. Le Guin comme chez le philosophe du vivant Baptiste Morizot, cet essai élargit considérablement le domaine de l’érotisme. La danse, les promenades en forêt, mais aussi les longs regards échangés en silence : toutes ces activités, écrit Vincenti, permettent de décupler notre érotisme. Contrairement à Platon, qui définissait le désir comme un « manque, un vide à remplir et voué à se vider à nouveau, à peine assouvi », elle l’envisage comme « une plénitude, un plein épanouissement » qui consiste à « éprouver le sentiment d’être vivant ». Cette joie de désirer nourrie par la découverte de nos sens nous met en mouvement, nous relie au monde. Le désir a tout à gagner à « s’exprimer sans imposer », dans la mesure où il s’enrichit du désir des autres. Sous la plume de Vincenti, la douceur est une puissance. Et le sensible, loin d’être « sensiblerie », devient le point de départ d’une nouvelle manière d’exister.
« On dirait le portrait craché de sa mère ! » Ne serait-ce que pour échapper à ce genre de phrases, il est temps de réviser nos clichés sur l’hérédité. Les études récentes, explique la philosophe des sciences et biologiste Gaëlle Pontarotti, font reconsidérer ce que nous devons à nos aïeux et ce que nous léguerons à nos descendants. Tout ne se résume pas à l'ADNCar non, tout notre destin n’est pas inscrit et encore moins programmé dans notre ADN ! Alors que « les représentations populaires » en restent à une conception de la transmission fondée sur la seule génétique, la recherche actuelle défend une conception de l’hérédité plus large, plus souple et plus sensible à l’environnement, c’est-à-dire capable de prendre en considération l’épigénétique (intégrant la manière dont les gènes s’expriment), les caractères acquis (qu’ils soient de nature hormonale ou comportementale) mais aussi les micro-organismes que nous ingérons. « Le lignage génétique constitue un lignage parmi d’autres, et si les gènes racontent bien une histoire, celle-ci doit être complétée par d’autres récits ». Supplément bagage familial ?Mais si les expériences que nous faisons sont « biologiquement incorporées, à l’échelle intra et transgénérationnelles », cela n’alourdit-il pas encore plus notre bagage héréditaire, se demande Pontarotti, en référence au déterminisme social des romans de Zola ? Non, répond-elle dans un appel à la liberté, car la dynamique transgénérationnelle peut également s’inverser si l’on s’en donne les moyens. De quoi alimenter sans gêne (sic) les conversations lors des dîners familiaux !
« Par le passé, la question du bien-fondé, pour un groupe humain, à se perpétuer ne se posait pas. Et, si jamais elle était soulevée, elle trouvait rapidement réponse. Les religions inscrivaient la présence des hommes sur Terre dans un ordre divin, la philosophie l’inscrivait dans l’ordre du monde », relève Olivier Rey. Que s’est-il passé pour que nous abandonnions ce qui a longtemps été considéré comme la chose la plus naturelle du monde, engendrer ? Plus dure sera la chute de la natalité ?Avec Dé-fécondité, le philosophe et mathématicien s’interroge sur la chute de la natalité que connaissent les pays développés. Le vertige face à la crise écologique, l’enfant-roi devenu insupportable, la nouvelle vision de la grossesse considérée comme une maladie, « l’idolâtrie du possible » ou la quête effrénée de l’épanouissement personnel… Rey décortique une à une les causes de ce renoncement et s’attache à répondre aux arguments néomalthusiens. Non, nous ne vivons pas une époque plus dure que les autres. Non, un chien ne remplace pas un enfant. Et non, nous n’avons pas à décider de priver d’existence les générations à venir, quand bien même le futur nous angoisse. « Les enfants qui naissent apportent avec eux la raison de leur présence », avance l’auteur, s’appuyant sur la pensée de Hans Jonas. Encore faut-il qu’on leur donne la chance de vivre.
En quoi consiste le passé ? La mémoire donne-t-elle vraiment accès a ce qui a été vécu ou n’est-elle qu’une reconstruction permanente ? Telles sont les questions qui traversent cette autobiographie de Péter Nádas. Né à Budapest en 1942, dans une famille de Juifs communistes persécutés par les nazis, il a connu les années de plomb du régime stalinien, la terreur et la délation. Journaliste et photographe, il a très tôt commencé à publier une œuvre multiple dont le roman et l’autobiographie constituent les piliers.L’histoire et le vécuCouronné par le prix spécial du jury Médicis 2025, Ce qui luit dans les ténèbres se donne à lire comme une prodigieuse aventure de la mémoire. Courant sur plus de mille pages, ce texte mêle la part tragique de l’histoire à celle la plus intime du temps vécu. Questionnement obstiné du passé, il tisse dans une même toile les secrets du langage et la boucherie de l’histoire, l’angoisse de la persécution et la magie de l’enfance. Chez Nádas, comme chez Proust, « l’édifice immense du souvenir » repose sur la vie du corps, parfois sur la part la moins consciente de la vie sensorielle. Ainsi, dès les premières pages, il évoque l’art de vider ses poumons – que son grand-père lui enseignait pour jouer au mikado –, ce qui le renvoie à sa vie ultérieure de photographe, où, au cours de longues séances d’exposition, il devait aussi retenir son souffle. Tout s’enchaîne ainsi par de troublants passages secrets. Le double sens de certains mots, l’inconscient auxquels ils renvoient, font partie des « sésames » qui ouvrent les portes du temps vécu.Ce que charrie le fleuve des souvenirsCe que charrie le fleuve des souvenirs, c’est aussi le deuil d’une génération et un regard sans concession sur les utopies du XXe siècle. Sous sa forme stalinienne, l’utopie communiste a empoisonné la vie des parents de Péter Nádas, provoquant le suicide de son père. Quant à la révolution hongroise de 1956, écrasée par les chars soviétiques, sa véritable portée fut méconnue par les démocraties libérales. De tout cela, les traces sont déjà effacées. Ainsi, lorsque le narrateur part à la recherche du camp du Vernet, en Ariège, où son oncle, ancien des Brigades internationales, a été détenu après la guerre civile espagnole, il ne trouve, au bout de plusieurs jours, que quelques vestiges dont les habitants ne savent presque rien. Dans Ce qui luit dans les ténèbres, le grain du passé, tamisé de plus en plus fin, débouche sur un flux que le narrateur renonce à saisir, et c’est précisément alors qu’il émane du texte un pur parfum de vérité.
La Russie a longtemps représenté un « ailleurs » exotique, fantasmé sur le mode de l’« âme slave » – violons tsiganes, vodka et bulbes orthodoxes inclus. Cette fascination explique en partie la complaisance dont l’Europe a fait montre à l’endroit du poutinisme depuis son accession au pouvoir en 2000. L’historienne Sabine Dullin, spécialiste de la Russie et de l’Union soviétique, revient sur ces clichés et livre une étude rigoureuse et passionnante, accompagnée d’un choix de textes d’auteurs occidentaux du XVIe siècle à nos jours sur la Russie. Le messianisme de PoutineComment définir le système politique russe ? Rappelant qu’il est un peu facile de réduire, comme le faisait Marx, la Russie à un « despotisme oriental » et que l’Europe n’a pas été en reste quant à l’impérialisme, Sabine Dullin propose le concept de « despotisme impérial ». Le projet d’empire apparaît dès la formation de l’État de Moscovie au XVe siècle, même s’il se présente comme un « rassemblement des terres » prétendument perdues dans le passé. La proclamation d’un « exceptionnalisme » russe et orthodoxe sert de prétexte à la russification des « confins », vers Europe comme vers l’Asie. Même la Russie soviétique poursuit ce messianisme au nom du socialisme. Et maintenant ? Vladimir Poutine, héritier assumé de cette idée, ne fait qu’exacerber, au prix d’un discours révisionniste, le couple despotisme-impérialisme.Un avenir différent est possibleCela signifie-t-il que ce pays est condamné à l’arbitraire et à la guerre perpétuelle ? Pas forcément. Mais pour devenir un jour démocratique, la société russe devra non seulement regarder son histoire en face (ce qu’elle n’a jamais vraiment fait). Elle devra également se poser la question de sa décolonisation interne – tant de peuples non Russes composent ce vaste pays fédéral. À condition de ne pas enfermer la Russie dans des images toutes faites, un avenir différent est possible. Mais quand ?
Chacun connaît la collection « Ma nuit au musée », qui enferme cruellement un écrivain une nuit entière au milieu d’œuvres. Belinda Cannone a choisi de dormir au Mucem, ce génial cube noir ouvert sur l’horizon, dressé à l’entrée du Vieux-Port de Marseille entre les flots et le fort Saint-Jean. Son lit de camp, face à une baie qui lui fait « penser au look-out de Hauteville House, la maison d’exil de Victor Hugo à Guernesey », n’a point été planté là par hasard : « Ma famille paternelle, se souvient l’autrice, a quitté la Sicile à la fin du XIXe siècle et s’est installée en Tunisie où trois générations plus tard je suis née. » Venir de cette mer confère assurément un pouvoir : peindre avec une netteté sublime la magie de ces vagues matricielles, où naquit la civilisation méditerranéenne. « Dans ce moment suspendu de la plage, continue-t-elle, je ne sais à quels individus singuliers appartiennent ces corps qui m’apparaissent comme des signes lointains, des humains réduits à leurs silhouettes se détachant sur l’or et le bleu – ce que toujours nous sommes, traces éphémères découpées sur l’infini. » La plage se mue, par la grâce du décalage, en matière philosophique. Ce texte fait nager et réfléchir.Dans l'océan du langageDormir dans un musée réveille une peur d’enfance : la solitude, l’opacité. Notre veilleuse sait pourtant que les fantômes n’existent pas – sinon qu’elle est le seul fantôme, à défaut de s’entourer d’âmes sœurs : le poète-historien Fernand Braudel, Pirandello, Rilke, jusqu’à Rudy Ricciotti – l’architecte du chef-d’œuvre qu’elle hante, qui lui apprend que la célèbre résille du bâtiment « a eu pour modèle les reflets du soleil sur la mer, ce qui paraît évident une fois qu’on le sait ». Rien n’est évident, cependant, pour qui baigne dans l’océan du langage. Cannone le redécouvre à son corps défendant, à mesure que file la nuit et que grandit l’ombre d’une mère dont la parole fut silence. Une mère sur le départ, ayant perdu sa mère à quatre ans, et n’ayant pour cette raison pas su devenir mère. « Croyez-moi, chante Homère, il n’est rien de pire que la mer / pour vous abattre un homme, fût-il des plus vigoureux ! » Cannone entend, en bonne analysante, le sens de chaque mot. La réussite de son livre, et de sa vie, sera d’avoir résisté à cet abattement, transformant sa mère en mer… pour plonger telle une petite fille éternelle dans la joie iodée de l’été. « Je ne considère pas le désir comme issu d’un manque mais au contraire d’un plein : c’est la mélancolie qui trouve sa source dans le manque, alors que le désir est jouissance d’être et plénitude de vie. » Que de lumière !
Et s’il était arrivé au Louvre un événement autrement plus décisif que le vol de joyaux de la couronne de France survenu au mois d’octobre ? Cet événement, c’est le surgissement d’un musée à « vocation universelle », mais en rupture avec une conception impériale et coloniale de l’universalisme. Telle est la proposition stimulante et argumentée de Souleymane Bachir Diagne dans ce livre regroupant ses communications données dans le cadre de la chaire du Louvre qu’il a occupée en 2024. Une nouvelle idée de l'universelFigure de la pensée décoloniale, professeur émérite à l’université Columbia, spécialiste de Bergson autant que de pensée islamique, le philosophe sénégalais s’est attaché dans son travail à concevoir une nouvelle idée de l’universel, par-delà la déconstruction légitime dont elle a fait l’objet. Fort de ce « bagage » théorique, il nous propose une visite philosophique du Louvre, de la Victoire de Samothrace au Radeau de la Méduse, avec, dans sa besace, Hegel et Merleau-Ponty, Picasso et Apollinaire, sans passer à côté des questions contemporaines de l’appropriation culturelle et des restitutions. Pas de position de surplombLoin de la théorie, Diagne part d’un changement très concret, muséal, initié par Jacques Chirac. Au moment où le président œuvrait pour la création du musée du Quai-Branly, il avait insisté, contre les esprits de l’époque, pour que le Louvre fasse place, lui aussi, dans le pavillon des Sessions, à de grandes œuvres de ces continents de l’ailleurs. Ces dernières seraient présentées là, non à titre d’expression de leur culture, comme au Quai-Branly, mais en tant qu’œuvres universelles, susceptibles de comparaître aux côtés et à l’égal des œuvres de l’ancien universel européocentré (regroupant Athènes, Rome, Jérusalem et l’Égypte, considérée, dans les pas de Hegel, comme la partie européenne de l’Afrique). Pour Diagne, cette comparution des œuvres du monde entier, en l’absence de toute position de surplomb, est le signe que, malgré les résistances, un nouvel universel esthétique – mais sans doute aussi politique – se réinvente en notre temps. De quoi se consoler du vol des bijoux, non ?
Est-il préférable de donner son argent à un mendiant dans la rue ou à une ONG qui soigne la misère à l’autre bout du monde ? Tel est le genre de questions concrètes qui agitent l’« altruisme efficace » (effective altruism). Cette dénomination cache une idée simple : venir en aide à autrui, c’est bien, mais c’est mieux quand le geste profite réellement au plus grand nombre. Or, puisque toutes les manières de « contribuer davantage au bien de l’humanité » ne sont pas équivalentes, autant déterminer celles qui produisent les meilleurs résultats. Inspiré par Peter SingerVoici comment est née, au début des années 2010, une éthique à la fois conséquentialiste, utilitariste et pragmatiste, initiée par Peter Singer ou, moins connu, William MacAskill. Écossais passé par Cambridge et Oxford mais travaillant actuellement à définir les macrostratégies de l’IA, ce dernier n’est pas qu’un théoricien de l’altruisme efficace, il en est également un acteur pratique qui a créé des outils statistiques pour mieux orienter la générosité des philanthropes. Les bons sentiments ne suffisant pas et nos intuitions morales spontanées pouvant être trompeuses, il entend démontrer, calculs à l’appui, que soutenir certaines causes plutôt que d’autres aura davantage d’« impact ». Une question se pose toutefois : sera-ce pour autant plus moral ? Faut-il déléguer notre moralité à l’analyse de données, aux instruments d’évaluation des impacts, aux indicateurs de qualité de vie et autres rapports bénéfices/coûts ? Reconnaissons qu’en (bons ?) héritiers de la philosophie occidentale que nous sommes, cette manière de quantifier le bien et de mesurer le bonheur nous laisse circonspects. Questionner nos principes morauxMacAskill reconnaît lui-même qu’« à l’évidence, il peut être moralement choquant de reconnaître la souffrance d’une personne et de conclure, malgré tout, que le problème a un coût trop élevé pour qu’on puisse s’y atteler avec efficacité ». C’est pourtant bien à ce type de consulting que s’en remettent les acteurs politiques quand ils procèdent à des arbitrages avec un budget limité. Devrons-nous, au même titre, sacrifier nos principes moraux si nous voulons améliorer le sort de l’humanité ? MacAskill invite ainsi à une réflexion méta-éthique, puisqu’elle questionne la valeur de nos conceptions morales.
À quoi se raccrocher lorsque le monde que nous avons connu s’effondre autour de nous ? Des prémices de la Grande Guerre à la barbarie nazie, la correspondance de l’écrivain autrichien Stefan Zweig avec ses amis français donne à voir une manière de traverser cette inquiétude. Face à la montée des nationalismes, il diagnostique un « besoin de paroles qu’aucune passion haineuse n’emplit, mais qu’inspire seule cette ultime et précieuse passion intérieure pour les anciens idéaux indestructibles ». Un passeur entre les mondesPour Zweig, ces idéaux tiennent à la culture : pendant près de trente ans, il tient le rôle de passeur littéraire entre des mondes qui ne peuvent plus communiquer. Non pas en jouant la course de la dernière mode littéraire (le surréalisme brille par son absence dans ces lettres), mais en demeurant fidèle à des amitiés littéraires (parmi lesquelles Romain Rolland, André Gide ou encore Jules Romains), comme à l’idéal européen de la traduction. Ainsi son projet de « Bibliotheca Mundi », mis en place dans les années 1920, consiste à imprimer dans « toutes les langues européennes » des classiques de littérature. « Dans ces moments de folie et de l’éclipse totale de la raison » – qui résonnent avec les nôtres –, le murmure inquiet de Zweig déglace notre stupeur et propose un programme : maintenir le monde traduisible aux uns aux autres, pour empêcher qu’il ne se défasse.
Certains le prennent pour cible, le brandissent comme un péril existentiel. D’autres, à l’inverse, considèrent sa présence comme une chance et entendent défendre ses droits. Lui, c’est l’étranger, figure hautement inflammable dont s’empare Umberto Curi. Professeur émérite à l’université de Padoue, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, sur la guerre, l’amour ou le cinéma notamment, ce philosophe italien est traduit en français pour la première fois, à 84 ans – mieux vaut tard que jamais. Incarnation de l’altérité radicale, l’étranger est abordé dans ces pages sous le sceau de l’ambivalence ; biface, celui qui vient d’ailleurs représente à la fois une « menace » et un « don ». Déjà dans l’Antiquité, montre l’auteur dans des analyses philologiques serrées, les termes pour le désigner sont frappés d’ambiguïté : le grec xenos et le latin hostis renvoient autant à l’hôte, à qui l’on doit le gîte et le couvert, qu’à l’ennemi potentiel. Toujours l’étranger trouble, inquiète par sa différence même – pas d’angélisme ici. Mais sur l’autre versant, celui du don, donc, l’étranger apporte quelque chose d’essentiel. Dans certains dialogues de Platon, il est celui par qui la vérité arrive ; c’est le cas dans le Banquet, où c’est une étrangère, Diotime, qui révèle l’essence de l’amour. Ou encore l’étranger permet à qui sait l’accueillir de cerner sa propre identité. Relisant une nouvelle de Camus intitulée L’Hôte ou se référant au thème de l’« hospitalité inconditionnelle » chez Derrida, Curi soutient que la confrontation avec l’autre nous « fait être » ; loin de nous submerger du dehors, l’étranger nous constitue du dedans – le « soi » se pose contre l’étranger, tout contre. Dès lors, le refouler constitue un « appauvrissement profond et irrémédiable ». À bon entendeur.
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