Dossier / “Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ?”

Et si nous avions plusieurs Moi ? Pierre Bayard en dialogue exclusif avec… Pierre Bayard

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Et si nous avions plusieurs Moi ? Pierre Bayard en dialogue exclusif avec… Pierre Bayard

Pierre Bayard. © Patrice Normand/Leextra via Opale.photo

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Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine « Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ? », en kiosque le 04 décembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Essayiste et psychanalyste, Pierre Bayard vient de faire paraître Je sommes plusieurs. Essai sur les personnalités multiples. Il a accepté de se prêter pour nous à un exercice exceptionnel : il a mené un dialogue implacable avec lui-même. Une manière originale d’échapper au piège de l’égocentrisme ?

 

 

Pierre Bayard : Cher Pierre Bayard, permettez-moi donc de vous remercier de m’accorder cet entretien sur le narcissisme à la demande de Philosophie magazine. J’y suis d’autant plus sensible que vous avez la réputation d’en accorder peu…

 

Pierre Bayard : … et de ne pas avoir que ça à faire, en effet. Commençons donc sans perdre de temps…

 

P. B. : Le plus simple me paraît être de débuter par votre dernier livre, Je sommes plusieurs, paru en octobre dernier. Vous y développez l’idée que chaque être humain est composé en réalité de plusieurs personnes. Mais il me semble que, depuis le fameux « Je est un autre » de Rimbaud, cela a déjà été beaucoup dit, non ?

 

P. B. : Si votre intention est d’être désagréable, l’entretien risque de ne pas durer très longtemps… Il est vrai qu’un certain nombre d’écrivain.es ont évoqué ces zones d’ombre, mais sans plus. Ce que j’essaie de montrer, c’est qu’il existe une véritable théorie, alternative à celle de la psychanalyse, selon laquelle nous ne sommes pas déchirés entre des pulsions antagonistes, mais entre différentes personnes qui nous occupent, chacune avec ses caractéristiques propres. L’affection en question est appelée « trouble de la personnalité multiple ».

 

P. B. : Et qu’est-ce que cela change par rapport à la psychanalyse ?

 

P. B. : Pas mal de choses en fait. D’abord, sur le plan théorique, cette proposition va plus loin que la psychanalyse, puisqu’elle ne décrit pas un moi divisé, mais plusieurs moi, ce vers quoi d’ailleurs Freud semblait s’acheminer vers la fin de sa vie, avec la notion de Ichspaltung – « clivage du moi ». Mais c’est surtout sur le plan pratique que les différences sont essentielles. Si nous admettons que certains d’entre nous – je parle là de nos corps – abritent plusieurs personnes différentes, toutes nos vies s’en trouvent transformées. Est-ce qu’il ne vous est jamais arrivé, en discutant avec quelqu’un, d’avoir le sentiment que cette personne était complètement différente de celle à laquelle vous aviez parlé la veille ou la semaine précédente ?

 

P. B. : Il arrive en effet aux gens de changer d’humeur…


 

P. B. : Non non, je ne vous parle pas de cela mais d’un changement beaucoup plus radical, avec le sentiment que vous parlez à quelqu’un d’autre. C’est l’expérience qu’a vécue au début des années 1970 Cornelia Wilbur, une psychanalyste américaine qui a vu sa patiente, Sybil, se transformer complètement sous ses yeux et devenir une autre femme, beaucoup plus agressive, avant de reprendre sa personnalité première à la fin de la séance.

 

P. B. : Et ça lui arrivait souvent ?

 

P. B. : Ça leur arrivait, et pas qu’à elles deux, puisque la suite de la cure a montré que pas moins de seize personnes habitaient chez Sybil, dont deux hommes (l’un plus bricoleur que l’autre), chacun.e ayant sa propre personnalité, ses goûts, sa façon de parler, etc.

 

P. B. : C’est un peu n’importe quoi, non ?

 

P. B. : Si notre dialogue ne vous intéresse pas, on peut l’interrompre tout de suite, ce n’est pas moi qui l’ai sollicité ! N’importe quoi peut-être, seize personnalités c’est un peu exagéré, mais n’oublions pas que nous sommes aux États-Unis où l’on voit les choses en grand. Ce qui est intéressant, c’est que ce livre, puis le film qui en a été tiré, ont eu un énorme succès outre-Atlantique. Non pas un succès de scandale, mais ce que je serais tenté d’appeler un succès de résilience. Des millions d’Américain.es se sont dit avec enthousiasme en lisant le livre : « Mais c’est moi, ça ! » – ou plutôt, c’est nous ! Iels se sont reconnu.es dans le récit de Sybil. Je parle de résilience, car on peut souffrir doublement d’un état psychique quand il n’a pas reçu de nom. Si un nom lui est donné, vous n’êtes plus seul, puisque vous savez que d’autres personnes connaissent des expériences identiques. À la souffrance d’être divisé ne vient plus s’ajouter celle de la vivre en solitaire et donc la crainte de devenir fou. Ce concept de personnalité multiple a beaucoup fait pour apaiser ceux qui vivaient cette forme de partage intérieur, et ce d’autant plus qu’il a semblé si essentiel aux psychiatres américains qu’ils l’ont fait entrer dans le DSM, le manuel de psychiatrie internationale, où il figure toujours d’ailleurs, aux côtés de troubles plus connus comme l’hystérie, la paranoïa ou la schizophrénie.

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