Entretien

Pierre Bayard : “La fiction ne suffit pas à développer l’esprit critique, mais elle peut y contribuer”

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Orson Welles (1915-1985) pendant l'émission “La Guerre des mondes” (“The War of the Worlds”) de l’Anglais H.G. Wells, adaptée pour la radio le 30 octobre 1938

Orson Welles (1915-1985) pendant l'émission “La Guerre des mondes” (“The War of the Worlds”) de l’Anglais H.G. Wells, adaptée pour la radio le 30 octobre 1938. © Costa/Leemage via AFP

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À la fois professeur de littérature française et psychanalyste, Pierre Bayard est l’auteur d’une œuvre à l’ironie déroutante car elle s’attache à décomplexer le rapport que nous entretenons avec les livres. Qu’il contredise Sherlock Holmes dans L’Affaire du chien des Baskerville (Minuit, 2008) ou qu’il défie les lois de la logique en envisageant Le Plagiat par anticipation (Minuit, 2009), c’est toujours avec sérieux mais légèreté qu’il interroge la part de vérité avec laquelle joue la fiction littéraire.

 

Dans la préface de votre dernier ouvrage, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit, 2020), vous défendez le « droit inaliénable à raconter des histoires » qui peut aider à « rendre un peu plus vivable le monde hostile que nous habitons ». Les adultes que nous sommes sont-ils restés des enfants qui aiment surtout les belles histoires, celles qui embellissent l’existence au prix d’entorses à la réalité des faits ?

Pierre Bayard : Dans ce livre, j’émets l’hypothèse que l’être humain est un être de récit – et j’ajoute même une nouvelle pulsion à celles identifiées par Freud : la pulsion narrative. Le besoin de raconter des histoires nous est consubstantiel, aussi bien pour tenter de coïncider avec nous-même que pour nous présenter aux autres et pour affronter le réel. Et une part enfantine en nous est toujours disposée à croire en de belles histoires. Je fais l’hypothèse que cette pulsion narrative était déjà présente à l’époque des cavernes, et que les femmes et les hommes préhistoriques, à grands renforts de gestes et de cris, embellissaient le soir à la veillée leurs récits de chasse et de pêche pour séduire leur auditoire ou se mettre en valeur.

 

Vous êtes par ailleurs psychanalyste. Or votre livre fait penser à la fameuse interprétation que Bruno Bettelheim donne des contes, ces histoires que chacun sait être fausses et qui pourtant aident à construire notre psychisme parce qu’elles mettent en scène nos fantasmes enfouis. Quand un auteur invente des faits, exprime-t-il un désir inconscient ?

Oui, tout à fait. C’est par exemple le cas de Misha Defonseca (pseudonyme de Monique de Wael), qui a fasciné des centaines de milliers de lecteurs avec Survivre avec les loups (1997), dans lequel elle racontait comment, petite fille abandonnée par ses parents lors de la Seconde Guerre mondiale, elle avait traversé à pied une partie de l’Europe et été recueillie par des loups bienveillants (ce qui s’est avéré totalement inventé – ses propres parents étaient, en sus, d’origine catholique). On pourrait parler ici, comme Boris Cyrulnik, d’un processus de résilience. La fable lui a permis de tenir psychiquement face à un passé insupportable. Et elle a permis dans le même temps à ses lecteurs de retrouver un moment leur part d’enfance, en faisant semblant de croire, sans en être inconsciemment dupes, qu’il existait au fond des forêts des loups défenseurs des valeurs de la famille et protecteurs des enfants. Ce n’est pas sans raison que De Wael parle de loups, ou que le narrateur d’À marche forcée (1956), Słavomir Rawicz – un prisonnier polonais qui aurait fui le Goulag et rejoint à pied l’Inde en passant par le désert de Gobi – raconte sa rencontre avec des yétis. Nombre de ces fables interpellent l’enfant en nous, celui qui pouvait vivre selon ce régime de croyance intermédiaire plutôt que d’affronter le réel.

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