Dossier / “Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ?”
S'oublier, dialoguer avec l'autre, se lancer dans l'action… 3 pistes pour arrêter de se regarder le nombril
© Lorenzo Meloni/Magnum Photos
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Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine « Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ? », en kiosque le 04 décembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Imaginez une grande ville où ne vivraient que des égocentriques : ne serait-ce pas un enfer ? Pour nous aider à crever la bulle de l’individualisme, les philosophes modernes proposent trois pistes : l’oubli de soi dans l’activité, le dialogue ou la politique.
« La croissance moderne de la perte en monde, le retrait de tout ce qui est entre nous, peut aussi être décrit comme l’extension du désert. » Ces lignes énigmatiques de Hannah Arendt, tirées du recueil posthume Qu’est-ce que la politique ?, sont peut-être à lire comme une prophétie : elles prennent un sens évident aujourd’hui lorsqu’on se trouve dans un lieu public, un wagon de RER ou une gare, et qu’on embrasse du regard les humains qui se tiennent penchés sur leur téléphone, chacun absorbé par son message, son post, sa série, son information. Il n’y a plus rien d’immédiat ni de concret entre les êtres. Ce qui a disparu, c’est le monde commun. Et pour le supporter, nous avons besoin de l’aide des psychologues, voire des anti-dépresseurs – « la psychologie moderne est la psychologie du désert », remarque Arendt, c’est-à-dire un palliatif, une gourde quand nous aurions besoin d’une oasis.
L’omniprésente affirmation du « Moi, je… » dans notre société a des causes profondes et multiples. Dès l’enfance, nous sommes encouragés à nous préoccuper de nous-mêmes. Lors de nos études, de notre vie professionnelle, nos performances sont évaluées individuellement. Nous avons pris l’habitude d’agir comme des agents économiques qui déploient des stratégies pour maximiser leur gain. Les technologies connectées ont renforcé ce conditionnement. Sur les réseaux sociaux, chacun est invité à aménager une sorte de vitrine, dans laquelle sa propre existence paraît un peu plus enviable qu’elle ne l’est. Les études montrent que sur Facebook, Instagram ou TikTok, si l’on met de côté les comptes « stars » qui récoltent énormément de Likes, chacun se comporte avec avarice – si vous êtes représentatif, vous likez juste un peu moins vos « amis » que vous n’êtes liké par eux en retour, si bien que votre comptabilité présente toujours un solde positif. Et puis, dans le domaine culturel, le goût de parler de soi est encouragé par la mode autobiographique, largement confirmée par la rentrée littéraire – où l’on ne compte plus les narrations à la première personne, de Laurent Mauvignier à Natacha Appanah, en passant par Emmanuel Carrère ou Rebeka Warrior. Plus encore, l’accusation d’« appropriation culturelle » risque de s’abattre sur quiconque ne parle pas en son nom propre, à partir de ce qu’il a expérimenté, et cette menace achève d’enclore chacun en lui-même, d’assigner chaque locuteur à son identité, comme si le Moi était le seul lieu d’où émettre une parole légitime. Tout effort de décentrement, toute tentative de raconter les choses du point de vue d’un autre est désormais con-sidérée comme un crime de lèse-majesté.
Ces travers vont au-delà de la simple « culture du narcissisme » dénoncée en 1979 par le sociologue américain Christopher Lasch dans un essai du même titre. Il y montrait comment la civilisation occidentale à la fois libérale – du point de vue économique – et libertaire, hédoniste, encourageait le nombrilisme, l’amour de soi au détriment de la transmission et du souci des autres. La société contemporaine con-naît toujours ces dynamiques, mais elle les outrepasse. Si vraiment nous étions narcissiques, nous aurions toutes les raisons de nous épanouir. Tout se passe plutôt comme si le piège du narcissisme s’était refermé, laissant chacun enfermé dans une bulle dont il ne sait plus sortir – en proie à une anxiété nouvelle, le monde venant à faire défaut.