Édito

L’obsolescence programmée des autres. L’édito d’Alexandre Lacroix

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L’obsolescence programmée des autres. L’édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine « Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ? », en kiosque le 04 décembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pendant des années, de nombreux observateurs se sont inquiétés de l’influence des écrans et du virtuel sur nos vies : ne nous conduiraient-ils pas à fuir le réel, à le délaisser ?

Mais je voudrais m’ouvrir d’une inquiétude inverse : ce qui me trouble aujourd’hui, et me fait même peur, c’est la manière dont les gens ont tendance à reproduire dans le monde physique, réel, des comportements qu’ils ont d’abord adoptés en ligne. J’en relèverais trois, du plus anecdotique au plus nocif.

L’impatience, tout d’abord. Google exécute une requête en 0,2 à 0,3 seconde. Perplexity, une intelligence artificielle sourçant ses réponses, met autour de 2,5 secondes. Et ChatGPT écrit un feuillet standard, soit une page de texte, en 2 à 5 secondes. Non seulement les humains ne peuvent pas rivaliser, mais leurs hésitations, leurs circonvolutions, les silences qu’ils laissent entre les phrases tendent désormais à nous exaspérer, comme si nous avions affaire à des mécaniques intellectuelles déphasées, fournissant des résultats aléatoires – partout, dans les magasins lorsqu’un renseignement est demandé au vendeur, en réunion, et même dans les conversations amicales, la nervosité est palpable, difficile à contenir. Comment supporter l’humaine lenteur ?

Il y a un problème avec les trajectoires, ensuite. J’ai observé dans les grandes villes que piétons, vélos et trottinettes se conformaient de moins en moins au plan de circulation prévu par les urbanistes – dans n’importe quelle configuration intriquée, par exemple sur la place de la République, à Paris, chacun optimise sa trajectoire comme s’il suivait les instructions d’une application de cartographie, prenant le plus court chemin vers son but, abstraction faite de la présence des autres. Il paraît si difficile de renoncer au meilleur itinéraire calculé qu’on frôle souvent la collision – la tendance est à considérer le prochain comme un obstacle.

Enfin, les réseaux sociaux ont décomplexé le passage à l’invective. Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs. J’ai beaucoup aimé le précédent livre de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, mais j’ai trouvé La Maison vide ennuyeux (je ne suis pas le seul), et j’ai formulé cette critique à travers un court pastiche sur Facebook – un vieux procédé littéraire. Mal m’en a pris ! Des commentaires virulents ont vite fusé. « Je ne vous aime pas », écrit l’un, comme si c’était la question. « Stupidité et jalousie », ajoute un autre, attaquant non pas le propos mais l’émetteur. Et puis arrivent ces phrases d’une familiarité surprenante de la part de personnes que vous n’avez jamais rencontrées en chair et en os : « Vous êtes définitivement cramé à mes yeux » ou « Prends un laxatif, Alex. » Rien de grave, cela ne blesse pas vraiment tant que chacun reste à l’abri derrière son écran. Cependant, le réflexe de l’injure en ligne déborde à présent dans l’espace public. Ce n’est pas le Web qui offre un exutoire aux frustrations accumulées dans le monde réel, mais la société qui devient le déversoir de la fureur des internautes. Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un étonnant rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti ».

Ainsi, le monde virtuel nous incite à percevoir les autres à la fois comme une perte de temps, des obstacles matériels et des adversaires idéologiques. Or il paraît difficile de lutter contre une telle évolution des rapports sociaux : en l’état actuel des choses, quel conditionnement serait plus puissant que celui des écrans ?

Les concepts liés à cet article

Empathie Intersubjectivité