Les clés d’un classique

Descartes au pays des androïdes

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Descartes au pays des androïdes

© William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 195 de Philosophie magazine « Moi, moi et encore moi. Comment sortir de sa bulle ? », en kiosque le 04 décembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La figure contemporaine de l’androïde puise dans la pensée, voire dans l’imaginaire de Descartes. L’auteur des Méditations métaphysiques, qui compare les corps vivants à des machines, peut-il nous aider à décrypter ce qui se joue avec l’intelligence artificielle ?

 

On les appelle « réplicants » dans le film Blade Runner (1982, adapté d’un roman de Philip K. Dick) ou encore « hôtes » dans la série Westworld (2016-2022). Les machines intelligentes à forme humaine peuplent nos imaginaires. Aujourd’hui, des milliers d’ingénieurs spécialisés dans l’intelligence artificielle (IA) espèrent parvenir à créer de tels êtres ou de tels objets – on ne sait plus trop comment les nommer. S’agit-il d’une lubie teintée de mégalomanie ou peut-on raisonnablement croire qu’on y parviendra un jour ?

Cette question de l’intelligence des machines humanoïdes, réactualisée avec le succès des systèmes conversationnels – ChatGPT, Perplexity ou Claude Sonnet –, renvoie à un problème métaphysique plus général qui a passionné le XVIIe siècle. Féru de science et d’ingénierie, un philosophe en particulier, René Descartes, se demande dans quelle mesure nous ressemblons à des machines, et si la pensée peut naître de la matière même. Aurait-il jugé possible de créer une machine qui pense ?

Pour comprendre comment envisager cette question avec Descartes, replaçons-nous au début du XVIIe siècle. Exilé en Hollande pour se consacrer à l’étude et à l’écriture, il élabore une « philosophie nouvelle » qui entend s’émanciper de la scolastique, sur le plan de la physique et de la métaphysique. Tradition quelque peu oubliée, la scolastique, dont Thomas d’Aquin est le représentant le plus célèbre, est un mélange complexe de l’œuvre d’Aristote et de théologie chrétienne. L’un des soucis que cette école pose, selon Descartes, concerne la description scientifique des corps. Pour Aristote, « l’âme est la forme du corps », que le corps soit humain, animal ou végétal. C’est elle qui lui donne son principe de vie. Descartes estime que le corps humain n’a pas besoin d’une âme pour être animé de l’extérieur : il est simplement composé d’« étendue », c’est-à-dire de matière, comme n’importe quel autre objet du cosmos. Aucun principe de vie caché ne met les corps en mouvement. Contre la physique aristotélicienne, Descartes défend une physique dite « mécaniste », où tout fonctionne sur le mode action/réaction, par contact.

Un monde d’automates

Descartes croit tant à sa physique mécaniste qu’il va jusqu’à comparer les corps vivants à… des machines ! Le corps humain, insiste-t-il, est « une machine qui se remue de soi-même » (lettre au marquis de Newcastle, 23 novembre 1646). Fort des travaux de Galilée sur la chute des corps, de ceux de Harvey sur la circulation sanguine et fasciné par le perfectionnement de l’horlogerie à son époque, Descartes avance dans son Traité de l’homme (publié à titre posthume en 1662) : « Je désire que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement, en cette machine [le corps humain], de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d’une horloge, ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues. » Le monde est rempli de corps qui ressemblent à des automates, et le corps humain n’y fait pas exception. L’image a quelque chose de plaisant, de presque enfantin. Chez Descartes, le corps humain est constitué de tuyaux (les artères), de petites cordes (les nerfs), de poids et contrepoids (les organes), d’une source de chaleur centrale (le cœur) qui chauffe le sang, transformant l’air inspiré en vapeur qui permet à son tour d’activer, en sortant des poumons, différents mécanismes. La figure contemporaine de l’androïde puise en grande partie dans cet imaginaire. 

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