La lettre du mercredi

En mode survie

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En mode survie

© Vitaliy Paykov/Unsplash

« “Cet hiver, j’ai enclenché le mode survie” : entendue ici et là, cette expression me paraît assez bien résumer ce à quoi nous sommes collectivement acculés depuis le début de l’année. Il n’est pas question de survivalisme et de repli dans la forêt entre une planque d’armes, une connexion internet sous VPN et des boîtes de conserve, mais plutôt d’une stratégie psychique.

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Face à la violence d’une attaque soudaine, la réplique immédiate, surtout en cas de relative impréparation, est souvent difficile. On tente alors le repli pour mieux préparer une contre-offensive. Loin d’être une attitude passive, la survie suppose par ailleurs une bonne dose d’inventivité.

Pour commencer, c’est quoi cette histoire de “mode” ? Disons qu’à force de considérer notre smartphone comme notre meilleur ami, ou du moins notre meilleur assistant, on en vient à calquer notre existence sur ses différentes fonctionnalités. Une jeune femme rencontrée brièvement au comptoir me disait par exemple que les femmes connaissent des mises à jour nombreuses et régulières – comprenez : des remises en question – quand les hommes ressemblent à d’antiques et indéboulonnables Nokia 3310. Si chez certains, on aimerait trouver le “mode silencieux” ou de notre côté afficher clairement “ne pas déranger, je recevrai cette notification plus tard”, le “mode survie” est une déclinaison pour temps de surchauffe – en cas de forte température, votre téléphone active une sorte de mode veille qui ne vous permet que de passer les appels d’urgence et réduit fortement sa consommation d’énergie.

Les modes ne recoupent pas la notion d’identités multiples que nous pouvons incarner au cours d’une même journée (typiquement, le collègue de bureau, puis l’amant ou le père de famille), mais désignent plutôt des façons de fonctionner que nous pouvons privilégier à certains moments. Les modes concernent l’action, plus que la définition d’une essence, et supposent que nous vivons sous le régime d’une activité perpétuelle mais modulable en intensité, ce qui n’a rien d’absurde : après tout, notre cerveau et tous nos autres organes continuent de fonctionner pendant notre sommeil. Mais la comparaison avec notre capteur d’attention préféré s’arrête là : si nous avons aussi l’impression de pouvoir passer d’un mode à l’autre en un simple clic, la “survie” n’implique pas nécessairement un fonctionnement au ralenti, bien au contraire.

Le “mode survie”, ça ressemble à quoi en 2025 ? Il me paraît important de préciser l’année, parce qu’il y a cinq ans jour pour jour, le premier patient atteint du Covid décédait en France. Quelques jours plus tard, nous entrions en confinement, activant ainsi une survie collective forcée à base d’isolement et de distanciation sociale. La menace était alors diffuse, mal connue et identifiée, d’autant plus inquiétante qu’elle pouvait venir de nos proches et de notre environnement, de notre foyer. Aujourd’hui, la menace porte un autre visage, celui du fascisme incarné par Trump et Musk ou le despotisme de Poutine. Elle affiche des intentions et des références claires, dont elle ne s’est d’ailleurs jamais cachée, et adopte un vocabulaire guerrier qui rend paradoxalement la résistance plus évidente. En neurosciences, la survie relève d’une activité cérébrale modifiée afin de répondre à une situation de stress aigu. Des hormones sont alors sécrétées pour aiguiser notre attention et notre capacité de veille, nous rendant ainsi plus alertes.

La “survie” que j’ai pu observer autour de moi prend ainsi des allures de fête organisée, parfois de coupure avec l’actualité, mais pour mieux prendre soin de ses proches, d’agitation intense pour trouver des espaces de réflexion et de résistance, tant qu’il est encore temps. Ce n’est ni le repli au jardin d’Épicure, ni l’ataraxie cultivée sous le portique des stoïciens, qui mettent à distance le monde en se concentrant sur la régulation des désirs et des besoins – sans parler de la fuite et de l’exil de Hobbes, qui le mènent à penser l’exercice de la politique sous le régime de la violence, nous n’en sommes pas encore là. Alors que l’ennemi mitraille d’initiatives, d’annonces et d’informations, il s’agit de trouver les marges dans lesquelles l’hystérisation du rythme ne prend pas. De retrouver des bulles, mais pas d’anesthésie cotonneuse : plutôt de rêverie et de création, puis d’action. Comme le remarquait Pierre Zaoui dans son bel essai Beautés de l’éphémère. Apologie des bulles de savon (Seuil, 2024), nous sommes tous capables de nous émerveiller d’un simple flacon à bulles, enfants comme adultes, pauvres comme bourgeois. La fragilité rassemble. »