2. Les trajectoires singulières

Manuel de survie dans les sociétés de contrôle

Temps de lecture : 10 min

Manuel de survie dans les sociétés de contrôle

(cc) Ryan McGuire / Gratisphotography

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 102 de Philosophie magazine « À quel point sommes-nous prévisibles ? », en kiosque le 18 août 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Nous savons désormais que nous sommes sous surveillance. Comment réagir ? Bien avant l’avènement du big data, des philosophes ont mis au point des stratégies de conduite face au regard de Big Brother. Et si vous suiviez leurs conseils ?

Stratégie 1. L’exil technophobe

On nous surveille. On nous contrôle. Fuyons ! D’accord, ça n’a rien d’évident. C’est même un choix plutôt radical. On sera traité d’antisocial, de ronchon antiprogrès, voire de dangereux paranoïde. Nous abandonnerons notre téléphone portable qui nous géolocalise. Nous renoncerons aux informations, aux communications et aux commandes sur Internet. Une ligne de téléphone fixe et une adresse postale agrémentée de connexions temporaires au cybercafé du coin devraient suffire à pallier le nécessaire. Le plus simple, pour marquer ce pas de côté, est de partir loin, par exemple à la campagne. C’est ce qu’entreprend le premier des technophobes, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Dans son Discours sur les sciences et les arts, il montre que le progrès technique, massif en son siècle de Lumières, porte en lui des aliénations nouvelles. À son époque, ce développement ne se manifeste pas par le numérique mais par un nouvel art de vivre fondé sur la civilité, l’urbanité, le raffinement et la politesse. De nouvelles sociabilités se créent et traversent les traditionnelles distinctions entre castes. Salons, théâtres, sociétés diverses constituent l’aspect le plus visible de l’évolution technique de l’époque. Rousseau en voit les défauts, comme l’hypocrisie et une standardisation des comportements : « Il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions […]. Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée » (Discours sur les sciences et les arts). Misère des réseaux sociaux ! Persistant à dénoncer les vices de la modernité, Rousseau finit par provoquer la fureur de ses contemporains. Dans ses Confessions, il s’estime pourchassé par « des ennemis secrets et puissants » et songe à fuir la France. Il « [sent] l’atteinte des coups qui [lui] sont portés, [il] en aperçoit l’instrument immédiat, mais [il ne peut] voir ni la main qui le dirige, ni les moyens qu’elle met en œuvre ». Finalement, persuadé d’être la victime d’un complot, il décrit dans Les Rêveries du promeneur solitaire la vie d’un homme inaccessible à la surveillance contemporaine, « seul sur la terre, n’ayant plus de frère, plus de prochain, d’ami, de société que [lui-même] ». Il décrit par exemple le bonheur qu’il ressent sur l’île presque déserte de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne en Suisse. Le « précieux far niente » devient « l’occupation délicieuse et nécessaire d’un homme qui s’est dévoué à l’oisiveté ». Dans sa chambre, il remplace les livres et le matériel d’écriture par « des fleurs et [du] foin ». Quel est le secret du bonheur loin de la connexion ? Précisément que l’on ne jouit « de rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence ». Ce « sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection », « sentiment précieux de contentement et de paix », nécessite de couper les communications, la surveillance, la dépendance à la technique. Rousseau a passé six semaines sur l’île de Saint-Pierre. Combien l’exilé technophobe d’aujourd’hui pourrait-il tenir ?

Cet article est réservé aux abonnés