Tour du monde des bonheurs philosophiques
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Cet article est issu du numéro 14 de Philosophie magazine « 14 - novembre 2007 », en kiosque le 25 octobre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’économiste Jean Gadrey s’est livré à de savants calculs afin de déterminer des indicateurs de félicité selon cinq grands théoriciens d’Occident : Aristote, Épicure, Épictète, Descartes et John Stuart Mill. On apprend que la France est moins cartésienne que les pays du Nord, que le Japon est un modèle d’épicurisme, tandis que l’Amérique du Sud affiche un stoïcisme à toute épreuve. La méthode est originale, l’exercice contestable, les résultats amusants. Panorama des pays où il fait bon vivre.
Mesurer le bonheur : oui, mais lequel ? Les experts rivalisent d’ingéniosité pour forger leurs statistiques, mais négligent parfois l’objet même de leurs calculs. Nombre des études récentes mélangent données subjectives et objectives pour mesurer un bien-être dont la définition est tenue pour évidente. Pourtant, chez les philosophes, l’idée même de vie heureuse est loin de faire l’unanimité. Plénitude, ataraxie, souverain bien ou béatitude, le bonheur philosophique est multiforme. À partir de quelques-unes des principales conceptions du bonheur qui s’affrontent dans l’histoire de la pensée, nous avons proposé à l’économiste Jean Gadrey d’imaginer des « contre-indicateurs », ou encore des mesures des différents niveaux de bonheur philosophique dans 28 pays. L’exercice est périlleux et les résultats ne sont pas à lire au premier degré ! Cet usage peu orthodoxe des classiques montre néanmoins que pour quantifier le bien-être, il faut s’entendre sur les critères retenus. Car, selon l’échelle de valeurs, les classements divergent. Avant de choisir votre coach, exigez son diplôme. Si vous tombez sur un stoïcien, vous risquez de faire des pompes sous un portique colombien. Alors que vous auriez préféré, en bon aristotélicien, faire vos humanités à l’université de Copenhague.
Aristote. La contemplation au cœur de la cité tranquille
Définition. « L’activité purement spéculative, ou contemplative, est ce qu’il y a de plus éminemment propre à la nature d’un être doué de raison et d’intelligence : c’est donc dans l’exercice d’une telle activité qu’un tel être doit trouver le bonheur. » Pour Aristote, l’homme, contrairement à l’animal, ne saurait se contenter du plaisir physique. Un bon repas, une santé de fer sont des biens précieux. Mais vous avez tort de les préférer à une séance de méditation ou à une bonne action. Car la satisfaction de vos désirs corporels n’est qu’un moyen en vue d’une activité plus parfaite. Vous trouvez que réfléchir à l’origine de l’Univers ne sert à rien ? Vous avez raison. C’est précisément parce que la contemplation de la vérité n’a d’autre fin qu’elle-même qu’Aristote en fait la jouissance suprême. De même, si « l’animal politique » qu’est l’homme a besoin de vivre en communauté pour être heureux, c’est en vue de son accomplissement par la vertu. Rien ne vaut un pays en paix, une bonne éducation et un gouvernement équitable pour assurer aux citoyens des conditions de vie propices à la moralité et au « loisir » intellectuel. Autrement dit, vous ne travaillez et ne votez aux élections présidentielles que pour vous garantir le confort minimal et les infrastructures nécessaires à l’accomplissement du caractère divin de votre humaine nature, qui – non, vous ne rêvez pas – vous attend peut-être à la bibliothèque.