L’aventure d’un classique

“Entretiens”, d’Épictète. L’enseignement de l’indifférence

Temps de lecture : 10 min

Illustration © Jules Julien pour PM. Photo-droit d’inspiration © iStockphoto

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Cet article est issu du numéro 162 de Philosophie magazine « Faut-il suivre son intuition ? », en kiosque le 25 août 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Confondre ce qui est en notre pouvoir et ce qui ne l’est pas nous condamne au malheur, avertit Épictète. Si nous souffrons, c’est que nous prenons pour mauvaises des choses qui, en fait, ne sont ni bonnes ni mauvaises, mais indifférentes. Il ne tient donc qu’à nous d’être heureux.

 


Épictète, les dates clés
50 Il naît à Hiérapolis, en Phrygie (actuelle Turquie) sous la condition d’esclave.
70-80 Il est affranchi par son maître. Il enseigne à la manière de Socrate en parcourant les rues de Rome.
90 Domitien décidant de bannir tous les philosophes de Rome, il s’exile à Nicopolis, en Grèce, où il fonde sa propre école.
120 Arrien devient son élève.
125 Il meurt en sage célèbre.


« Je vous ferai voir les nerfs d’un philosophe », lance Épictète à ses disciples. Parmi eux, un certain Arrien l’écoute, sans doute fasciné par cet homme qui en impose malgré sa difficulté à se mouvoir et ses jambes tordues. Il en reste marqué au point de retranscrire le plus fidèlement possible ses propres notes de cours après la mort de son maître sous la forme des Entretiens, puis du Manuel. Épictète poursuit : « Quels nerfs ? Un désir qui atteint son but, une aversion qui ne rencontre pas ce qu’elle veut éviter, une propension conforme au devoir, des desseins réfléchis, un assentiment sans précipitation. Voilà ce que vous verrez. » L’annonce, théâtrale, donne le la de ce que sont les Entretiens : le portrait en mosaïque d’un philosophe stoïcien de l’ère impériale qui s’est donné pour but de corriger ses désirs et ses représentations afin de parvenir à la tranquillité la plus parfaite de son âme. Et c’est justement parce que tout n’est que remous autour de lui qu’Épictète a choisi de se concentrer sur la fermeté de sa volonté.

Épictète n’a pas toujours été le maître admiré dont l’enseignement attire des notables comme Arrien dans l’école qu’il a ouverte à Nicopolis, sur les rivages de l’Épire, en Grèce. Le philosophe s’est affranchi d’une condition d’esclave auprès d’Épaphrodite, un ancien garde du corps de l’empereur Néron – epiktetos signifie d’ailleurs « homme acheté ». L’anecdote tient plus probablement de la légende, tant l’histoire est presque trop « belle » pour être vraie, mais elle n’en vaut pas moins le coup d’être racontée. Épaphrodite peut se montrer cruel. Alors qu’il s’amuse à tordre la jambe d’Épictète pour voir jusqu’où celui-ci supportera la douleur, ce dernier se contente de prévenir laconiquement son maître : « Tu vas la casser. » Une fois sa jambe brisée, Épictète constate : « Je t’avais bien dit que tu allais la casser. » C’est à cet épisode que le philosophe doit sa claudication – mais il est plus probable qu’elle résulte de rhumatismes. Fictive ou non, l’anecdote illustre l’objectif des préceptes du stoïcisme : détacher sa liberté des contraintes extérieures, même les plus violentes.

À l’époque où Épictète enseigne, le stoïcisme est déjà un courant philosophique ancien. Ses fondateurs, Chrysippe, Cléanthe et Zénon, ont créé l’école du Portique (stoa, en grec) un peu plus de deux siècles auparavant et n’ont presque laissé aucun écrit. S’ils mettent l’accent sur la situation de l’être humain au sein de la nature et du cosmos, Épictète insiste davantage sur la manière de forger sa volonté en citant des cas précis et en réclamant à ses disciples une pratique régulière. Dans le système stoïcien, la physique et la logique – absentes du Manuel mais plus régulièrement mentionnées dans les Entretiens – sont les fondations de l’éthique. C’est parce que le monde est un ensemble rationnel que l’âme l’est également et peut donc faire des choix conformes à la raison, quelles que soient les circonstances. Alors que l’épicurisme repose sur la conduite aléatoire des particules qui tombent dans le vide, avec comme idée maîtresse que le monde n’est qu’une juxtaposition d’éléments sans unité, les stoïciens voient le cosmos comme un tout cohérent où le hasard n’a pas sa place. Si tout arrive par nécessité, mieux vaut y consentir, sans quoi l’on se condamne à la colère et à l’agitation sans fin, autant de passions vaines. Quand les épicuriens tirent la liberté humaine de la possibilité pour les atomes de dévier de leur trajectoire, les stoïciens la fondent sur la rationalité de la nature dont l’âme humaine est un miroir.

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