Biographie

L’esclave fait maître

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L’esclave fait maître

© Emmanuel Polanco pour PM

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Cet article est issu du numéro 59 de Philosophie magazine « 59 - mai 2012 », en kiosque le 26 avril 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À l’origine de condition servile, malmené par son maître, Épictète recouvre la liberté et fonde sa propre école. À la fois austère et piquant, il enseigne alors le stoïcisme comme manière de vivre en accord avec la nature.

« Les livres ? Comment et à quelle fin ? Car sont-ils une préparation à la vie ? C’est de bien autre chose qu’eux qu’est faite la vie. » Celui qui se moque ainsi de graver ses pensées dans le marbre est pourtant resté comme l’un des plus grands noms de la philosophie antique et du stoïcisme. De sa main, il ne nous reste rien : c’est qu’Épictète s’est bien plus occupé d’enseigner et de vivre en philosophe que d’écrire pour la postérité. Les honneurs, la reconnaissance, la gloire, il n’en a que faire. Épictète, c’est l’histoire d’un esclave devenu philosophe, parti à la conquête de sa liberté intérieure. Enchaînez-le et il vous rira au nez : comme si vous pouviez ligoter son âme ! Avec son mode de vie austère et son intransigeance morale, Épictète correspond bien à l’image que l’on se fait traditionnellement du sage stoïcien. Mais il habille sa sévérité d’un esprit frondeur, multipliant les saillies ironiques. Surtout, il ne pratique pas la philosophie pour se couper du monde, mais pour s’orienter soi-même et les autres dans l’existence ici-bas. Épictète ou la promesse d’une pensée vécue, incarnée : « Je vous ferai voir les nerfs d’un philosophe. »

On ne sait que peu de chose sur sa vie. Épictète voit le jour sous la condition d’esclave vers 50 ap. J.-C. à Hiérapolis, en Phrygie (actuelle Turquie). Son statut éclipse jusqu’à son identité : épiktétos ne signifie rien d’autre qu’« homme acheté ». Emmené très tôt à Rome, il passe aux mains d’Épaphrodite, un ancien garde du corps de l’empereur Néron qui ne se montre pas vraiment tendre avec lui. On raconte que, pour tromper son ennui, il aurait testé la résistance de son esclave en soumettant sa jambe à la torsion d’un instrument de torture. Sans s’émouvoir, Épictète l’aurait poliment prévenu de la fracture imminente, qui ne manqua pas de se produire, le condamnant à boiter à vie. L’anecdote est célèbre, édifiante, mais sans doute inventée : de simples rhumatismes seraient bien plus prosaïquement à l’origine de son infirmité.

«Je vous ferai voir les nerfs d'un philosophe»

Si Épaphrodite ne ménage pas son esclave, il sait parfois lâcher la bride et lui permet de suivre l’enseignement d’un maître stoïcien très couru à Rome, Musonius Rufus. Ce dernier perpétue les principes d’une école alors vieille de quatre siècles, fondée en Grèce par Zénon de Citium, qui donne ses cours sous un portique (stoa en grec). Ses principaux continuateurs Cléanthe et Chrysippe achèvent d’en fixer les fondements : notamment, le principe de la vie heureuse consiste à vivre en accord avec la nature, identifiée à la raison. Le stoïcisme se répand ensuite dans le monde romain qui, au Ier siècle de notre ère, est secoué par les folies meurtrières des empereurs Caligula et Néron. En ces temps politiquement troublés, prôner la liberté intérieure face aux coups du sort assure donc le succès… L’école a même ses stars, comme Sénèque, qui tourne le stoïcisme essentiellement vers l’éthique et est contraint de se suicider en 65 sur l’ordre de Néron. Âgé d’une quinzaine d’années à l’époque, Épictète a grandi loin des palais. Mais il apprend à ne pas en rêver grâce à Musonius Rufus.

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