Dossier/Faut-il toujours viser l’utile ?
Pour un post-utilitarisme
© Alexandre de la Madeleine
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans son essai qui vient de paraître chez Allary Éditions, Comment ne pas être esclave du système ?, notre directeur de la rédaction Alexandre Lacroix propose une méthode pour échapper à l’utilitarisme dans sa forme dominante. Il en présente ici l’idée centrale.
Nous avons grandi dans une illusion d’optique politique et morale.
Nous avons en effet été élevés dans l’idée que nous devions choisir individuellement entre deux voies. Ou bien le désintéressement, la sainteté, la révolution, que sais-je… En tout cas une aventure belle et gratuite. Ou bien la compétition scolaire puis professionnelle, la culture de l’efficacité, la recherche du profit, ou au moins d’un certain confort, et, finalement, qu’on l’ait voulu ou non, la perpétuation du système d’exploitation en vigueur. Cette opposition schématique entre deux camps a des racines profondes dans notre tradition, peut-être même peut-on remonter jusqu’à Augustin pour en trouver le germe originel : « Deux amours ont donc bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu » (La Cité de Dieu). Plus près de nous, la situation historique exceptionnelle de l’Occupation a opéré une conversion laïque de cet antagonisme ancien : si nous ne croyons plus à la distinction entre les élus et les damnés, nous sommes nombreux à penser qu’il y a, autour de nous, des résistants et des collaborateurs. Nous aimons haïr les seconds et nous identifier aux premiers. Armés du concept de « banalité du mal » forgé par Hannah Arendt pour cerner la personnalité terne d’Adolf Eichmann, haut fonctionnaire du IIIe Reich, nous tentons de débusquer derrière tel petit chef ou telle démonstration de carriérisme une manifestation du mal radical. Dans le champ de l’écologie également, il est devenu courant de dramatiser l’affrontement entre les productivistes et les décroissants ou encore, pour reprendre une terminologie chère au philosophe Bruno Latour, entre les « Extracteurs » et les « Ravaudeurs » (lire l’entretien dans Philosophie magazine n° 147, pp. 8-15). Ce serait, encore et toujours, le même match qui se rejouerait sous des costumes variés.