Dossier/Faut-il toujours viser l’utile ?
Les comptes ne sont pas bons
© Emile Loreaux / Hans Lucas
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Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La recherche de l’utilité semble avoir triomphé. Dans tous les pays, dans toutes les sphères de l’existence ? Non, car des irréductibles résistent encore et toujours au calcul moral. Mais quelle est la notion magique qui permet de résister à la fièvre de l’optimisation et au rouleau compresseur de l’utilitarisme, morale dominante de notre temps ?
L’utile règne sans partage. On s’en rend encore mieux compte en temps de pandémie. Limitées aux biens dits essentiels, nos activités ne se laissent plus divertir par le superflu ou l’inutile. Bistrots, restaurants, cinémas, salles de spectacles et musées étant fermés depuis des mois, il ne nous reste que l’utile : parcourir les rayons d’un magasin d’alimentation, brancher notre ordinateur pour une réunion. Le Covid-19 joue un rôle de révélateur. Mais on l’avait déjà compris depuis quelques années : ce qui était autrefois considéré comme dégradant pour la morale commune est devenu la règle. Quoi de honteux à rechercher son avantage, à poursuivre ses intérêts, s’ils s’accordent avec ceux de tous ? Il n’est pas indispensable de se priver ni de se sacrifier pour faire le bien. Rechercher l’utile, pour moi comme pour autrui, est devenu le fond de la sagesse moderne.
Le mouvement philosophique qui a porté cette vision du monde a gagné lui aussi. C’est l’utilitarisme. Il a été formulé à la fin du XVIIIe siècle par le Britannique Jeremy Bentham. Dans son Introduction aux principes de la morale et de la législation, il formule une nouvelle définition de la vie morale : « Par principe d’utilité, écrit-il, on entend le principe qui approuve ou désapprouve toute action, quelle qu’elle soit, selon la tendance qu’elle semble avoir à augmenter ou à diminuer le bonheur de la partie qui est en jeu ou, en d’autres termes, à promouvoir ce bonheur ou à s’y opposer. » Ce principe nous renvoie à ce qui nous anime : rechercher le plaisir et fuir la douleur. Mais comment savoir quels plaisirs valent la peine d’être recherchés ? Ceux du sentiment, du sexe, de la table, de la conversation, de la contemplation, de la bonne action ? Il faut alors comparer et mettre en place une arithmétique des biens et des peines, un « calcul félicifique » qui prend en compte l’intensité, la durée, la fécondité ou encore l’étendue d’un plaisir. Et si le soin de mon bien-être entre en conflit avec la quête de plaisir de mes voisins, il faut faire des additions et des soustractions, car « l’intérêt de la communauté est […] la somme des intérêts de chacun de ses membres ». Ces opérations conduisent donc à avoir en tête, non pas le principe d’une juste décision, mais ses conséquences. C’est pourquoi, contre les morales dites déontologiques (de deon, participe passé grec de « il faut »), fondées sur des maximes intangibles, l’utilitarisme fait partie des éthiques dites conséquentialistes, qui considèrent les résultats de mes actions.