Un grand concept expliqué

Le “calcul félicifique” chez Bentham, c’est quoi ?

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Le “calcul félicifique” chez Bentham, c’est quoi ?

Jeremy Bentham, par Henry William Pickersgill (1782-1875). © Domaine public

Comment maximiser le bonheur dans une société ? C’est l’objet du « calcul félicifique » de l’utilitariste Jeremy Bentham. Explications.


 

Inventé par le philosophe et juriste anglais Jeremy Bentham (1748-1832), le père de l’utilitarisme, le « calcul félicifique » (felicific calculus) est une méthode qui ambitionne de procurer rationnellement le maximum de bonheur pour le maximum de personnes afin de fonder une morale et une législation objectives. Mais la mathématisation peut-elle s’appliquer aux motifs de l’action, et si oui, est-elle bien compatible avec ce qu’on attend de la morale ? 

Une morale nouvelle pour temps nouveaux

Pour bien comprendre l’innovation de Bentham, il convient de la resituer dans le contexte de la révolution industrielle anglaise entamée en 1760, qui d’un côté a permis d’augmenter considérablement la prospérité de la Grande-Bretagne, grâce à l’optimisation de la productivité et à celle du rendement du travail (théorisée par Adam Smith dans la Richesse des nations, 1776) mais qui de l’autre a généré une inégalité croissante, source d’insécurité appelant une réponse publique urgente, à la fois morale et juridique. Comment moraliser une société qui, malgré ses succès, génère égoïsme (celui des nouveaux riches) et jalousie (celle des laissés-pour-compte) ? Dans son Introduction aux principes de morale et de législation (1789), Bentham suggère qu’il est possible de fonder une morale nouvelle adaptée à la dynamique économique de l’Angleterre et inspirée par elle. Ce sera l’utilitarisme, morale ainsi dénommée parce qu’elle repose sur le « principe d’utilité » défini comme « le principe qui approuve ou désapprouve toute action, quelle qu’elle soit, selon la tendance qu’elle semble avoir à augmenter ou à diminuer le bonheur de la personne dont l’intérêt est en jeu » ou, en d’autres termes, à « promouvoir ce bonheur ou à s’y opposer » (chapitre 1).

“Comment moraliser une société qui, malgré ses succès, génère égoïsme et jalousie ?”

 

Ce faisant, Bentham juge caducs deux autres principes moraux : le « principe d’ascétisme », adopté par les moralistes et les religieux (ces derniers allant jusqu’à considérer la douleur comme un bien), qui « approuve les actions dans la mesure où elles tendent à diminuer le bonheur de la personne » (chapitre 2), et le « principe de sympathie », promu par les philosophes écossais comme Hutcheson ou Smith, qui fait qu’une action serait bonne ou mauvaise simplement par le fait d’être approuvée ou pas par une personne conformément à son sentiment – ce qui aboutit à un excès de sévérité puisque s’y trouve justifié l’adage : « Punissez selon votre haine. » La morale utilitariste, elle, se veut beaucoup plus positive, valorisante, efficace. Dès son Fragment sur le gouvernement (1776), Bentham en donnait la formule centrale : « Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre est la mesure du juste et de l’injuste. » Mais comment maximiser le bonheur ?

Somme de plaisirs

D’abord en accordant que le bonheur n’est qu’une somme de plaisirs : « Les seuls ingrédients ou éléments du bonheur sont les plaisirs (et les exemptions), de même que ceux d’une livre sont les pence », écrit Bentham dans ses Tables de ressort de l’action (1817). Ensuite en tenant compte de deux faits anthropologiques indéniables : d’une part, « les hommes calculent, en vérité les uns avec moins d’exactitude que les autres ; mais tous calculent » (chapitre 14) ; d’autre part, tous cherchent le plaisir et fuient la douleur. En conséquence, « plaisirs et douleurs sont les instruments avec lesquels le législateur doit travailler » (chapitre 4). Or c’est ce travail qui va mener au fameux calcul félicifique. Mais quelles en sont les données ?

“Bentham retient sept facteurs pour qualifier le plaisir : l’intensité du plaisir ressenti, sa durée, sa certitude…”

 

Bentham retient d’abord sept facteurs qui doivent être pris en compte par le législateur pour qualifier le plaisir : l’intensité du plaisir ressenti, sa durée, sa certitude, sa proximité, sa fécondité (un plaisir en engendre un autre de même espèce), sa pureté (un plaisir n’est pas suivi de sensation d’espèce opposée) et sa portée (procure-t-il du plaisir à autrui ?). Puis le législateur doit, pour mesurer la valeur d’un acte, appliquer la procédure suivante : tenir compte d’abord « de chaque plaisir distinct qui paraît d’emblée résulter de l’acte », ensuite de son effet sur le plaisir suivant, puis additionner tous les plaisirs induits en regard des douleurs induites ; enfin « tenir compte du nombre de personnes dont les intérêts sont en jeu ».

Bilan : « Si la balance penche du côté du plaisir, elle indiquera la bonne tendance générale de l’acte », celui que devra favoriser le législateur. On voit ainsi que pour Bentham, le « calcul félicifique » est rendu possible par le fait que les plaisirs sont quantifiables et leurs conséquences mesurables. Reste à identifier les plaisirs.

Les clés du bonheur ?

Bentham en repère pas moins de 14 sortes : plaisir des sens, de richesse, d’habileté, d’amitiés, de bonnes renommées, de pouvoir, de piété, de bienveillance, de malveillance, de mémoire, d’imagination, d’espérance, par association, et de soulagement. Mais pourquoi cette recension concerne-t-elle le législateur ? Parce que savoir que les hommes peuvent être touchés par les plaisirs et les douleurs des autres, clairement identifiés, permet de comprendre les motivations de ceux qui commettent des délits et des crimes, d’évaluer le préjudice subi par leurs victimes, et de se faire une idée de la capacité dissuasive d’une punition. En définitive, la classification des plaisirs, condition du bon « calcul félicifique », a pour objectif de permettre l’action du législateur, une action utile à toute la société parce qu’elle vise non seulement à maintenir la paix sociale mais à augmenter le bonheur de chacun.

“Mill reprochera à Bentham d’ignorer qu’‘il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait’”

 

Cependant, le calcul félicifique pose de nombreux problèmes – parce qu’il conçoit la société comme une simple addition d’atomes individuels de plaisir et de peine, et la justice sociale comme un traitement égal des préférences individuelles. Radicalement opposé à ce réductionnisme, John Stuart Mill reprochera ainsi à Bentham (qui était son oncle) d’ignorer qu’« il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait, […] Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait » (L’Utilitarisme, 1863). Plus fondamentalement, la théorie de Bentham semble favoriser l’esprit de calcul au détriment même de la morale. De fait, le calcul félicifique aboutit logiquement, par exemple, à justifier le sacrifice d’un individu en pleine santé pour prélever ses organes afin de sauver cinq malades en attente de greffe. Accordons toutefois que, en tant qu’expression morale de la première révolution industrielle anglaise, le calcul félicifique de Bentham aura eu le mérite de contribuer à transformer les législations en une science des mesures des conséquences, science dont s’inspireront les méthodes modernes d’évaluation des politiques publiques.

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