La lettre du vendredi
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© Kelly Sikkema/Unsplash
« “Tu poses doucement ton corps sur une natte / Où tes rêves flottants sont pleins de colibris / Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.” Non, je ne suis pas en train de vous faire une déclaration importune ni ne m’improvise poète du vendredi. Ces beaux vers langoureux, un anonyme me les a soufflés au bar, avant-hier. Saurez-vous reconnaître son illustre auteur ?
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“À l’artiste pensif ton corps est doux et cher.” Signé Charles Baudelaire ! Publié en 1866, le poème figure dans le recueil Les Épaves, ainsi nommé parce qu’il réunit des textes condamnés ou inédits, absents de l’édition définitive des Fleurs du Mal. Il est dédié, selon son titre, à “Une Malabraise” – habitante de Malabar, au sud de l’Inde. L’homme qui me l’a déclamé à la lune, après quelques verres, estimait qu’il n’y avait rien de plus important que d’avoir en mémoire les textes aimés, et il avait mis Baudelaire au pinacle, ainsi que Léo Ferré qui a lui-même dédié un album au poète.
Par coïncidence, j’ai interrogé cette même semaine un philosophe, pour un prochain article, qui m’a cité au détour de la conversation l’antidote, selon lui, au “ciel bas et lourd” de Baudelaire : les fables de La Fontaine, l’anti-spleen… “surtout dites par Louis de Funès” ! Baudelaire, Ferré, La Fontaine, de Funès : tous membres de panthéons personnels. Comme Robert Badinter récemment disparu, “au Panthéon de nos cœurs” pour son ami, le président du Conseil constitutionnel Laurent Fabius, ou dans le “Panthéon personnel” de la ministre de l’Éducation nationale Nicole Belloubet… qui sera donc bel et bien panthéonisé !
“Aux grands hommes la Patrie reconnaissante.” On connaît la formule, inscrite au fronton du Panthéon monumental de la montagne Sainte-Geneviève, édifié sur le modèle romain du “temple de tous les dieux”… où les femmes sont effectivement rares : seules six y reposent sur quatre-vingt-un illustres. Pour y entrer, il faut être Français, mais il y a des exceptions ; mériter la “reconnaissance nationale” sans qu’aucun texte ne détaille la nature des mérites ; que la famille soit d’accord et, surtout, que le président en décide… L’écrivain Régis Debray moque dans son article “Trace, forme ou message ?” l’absence d’aura du bâtiment (il faut dire qu’il est peuplé d’inconnus entrés sous l’Empire), qui “se réveille de loin en loin, à chaque transfert de cendres ; à chaque retour cependant, la panthéonade montre un peu moins d’entrain. Le temple de la République, gagné par la froideur, deviendra-t-il bientôt son Musée ?”
Mais le “panthéon personnel” est-il bâti sur les mêmes plans ? On pourrait dire qu’à l’inverse du Panthéon de pierre, on peut préférer pour sa galerie intime des figures confidentielles, “mineures” comme le dit Gilles Deleuze des “devenir-minoritaires” qui tracent des voix singulières, dissonantes ou dissidentes. Celles-ci entrent dans une constellation qui fait sens pour nous, participant de nos affinités électives, sans être nécessairement reconnues par tous. Ces partenaires particuliers n’intimident pas par leur gloire ou leur héroïsme ; ils ouvrent des horizons plus qu’ils n’invitent à la déférence.
Le panthéon personnel, c’est donc l’anti-monument. Tout le contraire du tombeau qui en impose. Dans son Petit Panthéon portatif (La Fabrique, 2008), Alain Badiou rend ainsi hommage à quatorze philosophes morts, avec lesquels il a été lié par l’amitié ou la querelle, mais en se tenant très “éloigné de la mort”, des passions tristes et des oraisons funèbres. “Mon sentiment, écrit-il, à chaque fois que je parle de ces amis, de ces ennemis, de ces partenaires pour un jeu compliqué que furent ces philosophes qui ont accompagné ma vie, mes lectures, mes conflits et mes enthousiasmes, ce sentiment n’est pas celui de Bossuet, immense écrivain, mais au service de la Puissance. Je ne peux tenir la direction obligée de la prière, de l’exemple ou même du jugement.” Sartre, Foucault et Lacan figurent par exemple dans cet aréopage. Dans le vôtre, qui mettriez-vous ? »