La fermeture des cafés, une nouvelle « tyrannie de l’intimité »
© Keystone
Cet article est réservé aux abonnés.
La fermeture des cafés ne nous prive pas que de moments conviviaux avec nos proches. Elle nous coupe aussi de relations sociales moins claires et resserrées : la famille éloignée, les collègues de boulot, les relations de quartier… Ce qui nous renferme sur notre sphère intime. Et si, pour reprendre le titre d’un ouvrage du sociologue américain Richard Sennett, les mesures sanitaires faisaient régner une nouvelle « tyrannie de l’intimité » ? C’est la thèse inquiète de notre journaliste Ariane Nicolas.
La semaine dernière, j’ai reçu une dizaine de photos de la montagne ariégeoise dans ma messagerie Facebook. L’expéditeur, un copain un peu lointain que je n’avais pas vu depuis le début de la crise sanitaire, avait passé trois jours seul au beau milieu de la neige et partageait avec moi son expérience un peu folle. Nous avons « chatté » une heure, constaté avec joie que chacun se portait « plutôt bien », et puis : rien. En 2019, je lui aurais sans doute proposé d’aller « boire un coup pour débriefer tout ça ». En 2021, je lui ai juste souhaité de « passer une bonne soirée ».
Depuis, une question me taraude. Pourquoi ne lui ai-je pas proposé de venir « débriefer tout ça » chez moi ? Après tout, mon salon est plutôt accueillant, et j’ai du temps, beauuucoup de temps devant moi, ma vie se résumant globalement à faire les courses et à aller travailler.
Mais pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Pourquoi l’idée de le recevoir à mon domicile me paraissait-elle incongrue, voire gênante ? C’est peut-être, ai-je fini par me dire, qu’il y a des personnes qu’on ne peut pas recevoir chez soi. Des types de relations auxquelles on tient, mais qui, pour diverses raisons, ne peuvent franchir la barrière symbolique du perron. Ces liens ont besoin de terrains neutres pour advenir. Et ces espaces portent un nom : les cafés.
Lieu public, conversation privée
Un café est un lieu public où se tiennent des conversations privées. Étonnant croisement : au milieu d’inconnus, on y rencontre un date Tinder, on y parle de l’enfant qui va naître, on s’y sépare. On y retrouve parfois un ex encore douloureux, un collègue avec qui la discussion patine, une amie boudeuse ou un cousin obscur que la famille nous pousse à rencontrer : « Mais si, tu verras, il pourra t’aider ! » Il me semble que ce sont surtout ces configurations sociales, distantes et pour partie ambiguës, dont le Covid nous a privés. Je reçois chez moi ma famille et mes amis les plus proches ; pour le reste, il me manque les cafés.