La lettre du jeudi

Esprit de Noël, es-tu là ?

Temps de lecture : 3 min

Esprit de Noël, es-tu là ?

Le personnage d’Ebenezer Scrooge, protagoniste principal de “A Christmas Carol” (“Un chant de Noël”), de Charles Dickens. © Kevin Dooley/CC 2.0/Wikimedia Commons; Illustration générée par intelligence artificielle (MidJourney)

« Mince, mince et remince. Noël est déjà de retour. Pour l’occasion, j’ai (re)lu un conte qui a illuminé mon enfance, A Christmas Carol (Un chant de Noël) de Charles Dickens. À l’époque, Ebenezer Scrooge, le héros, me semblait vieux comme Hérode. Aujourd’hui, il serait plus jeune que moi. Tempus continue de fugit, comme on dit dans les cuisines qui pratiquent le latin. Reste que le conte est beau et qu’il met les plus démunis au centre de Noël. Avec une question : peut-on changer soi-même ? Et accessoirement, y a-t-il une date de péremption ?

Les dindes lui en veulent encore. C’est à Dickens qu’elles doivent l’honneur, sous nos latitudes, de symboliser le repas du 25 décembre. À lui aussi qu’on doit d’avoir mis la misère, et en particulier celle des enfants, au centre de son œuvre et la générosité au coeur de Noël. À lui, enfin, de raconter l’histoire d’une société qui ne sait pas, ou ne parvient pas, à mettre les ultra-riches devant leurs responsabilités et les ultra-pauvres à l’abri. Toute ressemblance, etc., etc.

Dans Un chant (ou Un conte) de Noël, Dickens raconte comment Ebenezer Scrooge, vieil homme fringant senior, avaricieux, acariâtre, dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, reçoit au soir du 24 décembre la visite fantomatique de son défunt associé. Lequel dépeint son séjour outre-tombe dans des termes qui ne donnent guère envie de le visiter, même en touriste : “Ni trêve, ni repos, l’incessante torture du remords.” Du reste, le spectre du vieux Marley porte, suspendue à son corps, une chaîne forgée durant sa vie et faite de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de paperasses et de bourses pesantes en acier. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le spectre avertit Scrooge qu’il emprunte un toboggan identique au sien. Toutefois, précise-t-il, une bifurcation est possible. Et pour assurer (ou non) sa rédemption, Scrooge va successivement rencontrer trois esprits – le Noël du passé, le Noël du présent et le Noël du futur. Le premier lui montre comment le jeune enfant joyeux s’est transformé en vieux salaud. Le second le fait planer dans des quartiers sordides, mais qui célèbrent la joie d’une fête familiale et bienveillante (disons plus proche du Festin de Babette que de Festen). Le troisième révèle le spectacle désolant du corps sans vie “d’un homme dépouillé, volé, abandonné de tout le monde, auprès duquel personne ne pleurait, personne ne veillait”.

Scrooge, comprenant qu’il s’agit de lui-même, demande comment infléchir sa destinée. La réponse de Dickens est sans ambage : chacun est libre de changer, il n’y a pas d’âge, rien n’est figé. Est-ce que c’est vrai ? Bon, on ne va pas se raconter la messe (de Noël), ce n’est pas facile-facile et parfois, faut y aller à la décapeuse pour enlever les sédiments. Mais c’est possible. Le tragique du déterminisme, pensera William James trente ans après Dickens, c’est qu’il nous prive de toute opportunité de bâtir un avenir meilleur. Et il ajoute : “Mon premier acte de libre arbitre, c’est de croire au libre arbitre.” Je pense tout pareil ! On peut bâtir un avenir meilleur, en exerçant une générosité, que Descartes, Alain et Sartre – les Rois mages du jour – définissent (avec des nuances) comme le “sentiment que chacun a de son libre arbitre, joint à la résolution de n’en manquer jamais”.

À propos de libre arbitre, j’ai rencontré avec un peu d’avance le Noël du futur. Il a voulu m’emmener sur la Terre de 2050. Un poil optimiste en ce qui me concerne, mais toujours bon à prendre. Bref, on a plané au-dessus d’une gigantesque plage. Pas beaucoup de monde, sympa. Et l’océan à côté, d’un bleu magnifique dans le genre prussique. “Ce n’est pas une plage, amigo”, m’a-t-il dit, “ça s’appelle un désert.” J’ai demandé comme Scrooge : “Tout ceci, est-ce l’image de ce qui doit être, ou seulement de ce qui peut être ?” À nous de voir.

Joyeux Noël ! »

➤ Recevez la newsletter quotidienne et gratuite de Philosophie magazine dans votre boîte mail. Et pour profiter de tous nos articles, choisissez l’offre d’abonnement payante qui vous convient le mieux.

Les concepts liés à cet article

Clinamen Liberté Morale