Société

Et s’il était temps de libérer les enfants ? Enquête sur l’enfantisme

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Et s’il était temps de libérer les enfants ? Enquête sur l’enfantisme

©smartboy10/istockphoto

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Alors qu’un nombre croissant de faits divers font état de situation de maltraitance des enfants, la société prend peu à peu conscience du fléau des viols et des violences contre les mineurs. De là à considérer que les enfants seraient l’objet d’une des plus anciennes dominations sociales et que l’heure serait venue qu’ils s’émancipent de la tutelle des adultes ? C’est la proposition surprenante au cœur de l’enfantisme. Victorine de Oliveira a mené l'enquête et interrogé ses défenseurs.


Certaines affaires agitent les médias depuis plusieurs semaines par l’ampleur des révélations, d’autres se contentent d’un entrefilet dans la presse quotidienne régionale et d’autres encore passent sous les radars. Dans la première catégorie, on trouve la mise en cause des crèches du groupe People & Baby par le journaliste Victor Castanet dans Les Ogres (Flammarion, 2024). L’auteur y enquête sur les défaillances d’un groupe privé dont plusieurs employés se seraient montrés coupables de maltraitance envers des bébés placés sous leur surveillance. D’après lui, le problème relèverait non pas de faits isolés mais d’un fonctionnement systémique du groupe, ainsi que des contraintes économiques qui pèsent actuellement sur la garde d’enfant – et de la même façon sur les personnes âgées dans les Ehpad, comme il l’avait montré deux ans auparavant. Dans la deuxième catégorie, on trouve ces parents qui portent plainte à Marseille après que leur enfant est revenu de la crèche à plusieurs reprises en souffrant de fractures. Ou encore ce graphiste de 59 ans qui comparaît actuellement devant la cour d’assises de Paris pour « complicité de viols sur mineur » et « traite d’êtres humains », après avoir commandité plusieurs viols de petites filles sur Internet à des familles aux Philippines. Ces affaires relèvent-elles de fait divers plus ou moins isolés ? Ou témoignent-elles d’une violence systémique à l’égard des enfants que l’on peinerait encore à identifier ? 

 

Le vertige des chiffres

De même que le mouvement féministe s’est employé à dénoncer l’asservissement des femmes et la violence patriarcale, ou que les études décoloniales ont mis en évidence des effets de domination toujours à l’œuvre dans le sillage du colonialisme, un nouveau courant des sciences sociales s’intéresse aux violences faites au enfants et à leur possible caractère systémique : l’enfantisme. L’enfantisme vise non seulement à faire reconnaître les enfants comme groupe susceptible de subir des violences spécifiques, mais il tient aussi à établir l’existence d’une domination illégitime des adultes sur les enfants, domination à l’origine de ces violences. Dans un article intitulé « ‘‘Childism’’ et “Enfantisme’’, réflexions sur une pratique, une notion, un engagement », la professeure de littérature jeunesse à la Sorbonne-Paris-Nord Mathilde Lévêque détaille : « Le parallèle proposé est celui du féminisme, à savoir de considérer les enfants comme un groupe minoritaire et marginalisé par les adultes et d’œuvrer pour que les enfants parviennent à une égalité de droits avec les adultes, en changeant radicalement les structures de la société. Le statut d’adulte est remis en question et critiqué comme un mode de domination et il s’agit de donner aux enfants, à leurs expériences, à leurs voix et leurs points de vue, la place qu’ils méritent en tant qu’êtres humains dans la société, à un niveau local, national et international. »

“Chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, ce qui signifie qu’un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes”

En France, c’est un rapport, celui de la Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (Ciivise) qui donne en 2023 une première mesure fiable de l’ampleur et de la répartition des faits. Après avoir recueilli 30 000 témoignages, la Commission tire les conclusions suivantes : chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, ce qui signifie qu’un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes. Le plus souvent, ces violences sont commises au sein de la famille, ou par un proche de l’enfant – de même que la figure mythique du violeur de parking tend à être très rare dans le cas des agressions sexuelles sur des femmes, celle du pédophile qui patienterait tranquillement sur une aire de jeu relève plus du folklore que de la réalité. Enfin, le silence et l’absence d’accompagnement et de protection sont les réactions les plus souvent opposées à une éventuelle révélation des violences. Il y aurait par ailleurs une spécificité française dans l’ampleur des violences faites aux enfants, puisque la France est le quatrième pays hébergeur de contenu pédopornographique, derrière la Russie, les États-Unis et les Pays-Bas. 

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