Entretien
Pourquoi les enfants sont de bons philosophes
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« Parlez à vos enfants. Ils sont hilarants, et ils se trouvent être de très bons philosophes. » C’est le conseil du professeur de philosophie américain Scott Hershovitz dans son tout dernier ouvrage, Nasty, Brutish, and Short: Adventures in Philosophy with my Kids (« Brèves, brutales, impitoyables. Des aventures philosophiques avec mes enfants », non traduit, Penguin Press, 2022). À travers les questions que lui posent ses deux enfants, Rex et Hank, l’auteur explore de nombreux concepts, de l’existence de Dieu au droit de prononcer des gros mots. Qui eût cru que les cours de récréation des maternelles réunissaient de grands philosophes ?
Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?
Scott Hershovitz : Lorsque j’enseignais, je parlais beaucoup de mes enfants. Je suis professeur en philosophie du droit, donc lors de conversations sur l’objectif pénal par exemple, je pouvais commencer par partager une discussion que j’avais eue avec mes garçons. J’ai très vite compris que ces interventions faisaient non seulement rire l’auditoire, mais elles engageaient davantage à la réflexion et éveillaient l’intérêt de mes étudiants. C’était tellement efficace que j’ai commencé à faire de même auprès de mes collègues. Ces anecdotes me permettent de re-situer des questions philosophiques dans notre vie quotidienne.
“Tous les enfants sont des philosophes. Puis souvent, et à mon grand regret, ils le sont de moins en moins en grandissant”
Un exemple à nous fournir ?
Un jour ma femme, Julie, demanda à notre fils, Hank, qui avait alors huit ans, ce qu’il voulait manger. Elle lui donna deux options : une quesadilla ou un hamburger. Torturé par ce choix, il choisit le hamburger. « Il est sur la table », répondit Julie. Hank se mit alors à pleurer. Il s’écria : « Tu ne m’as pas laissé décider ! » Prise de court, ma femme chercha à le rassurer : « Tu m’as demandé un hamburger, eh bien regarde, il est sur la table. » Et Hank hurla : « Non ! Tu m’a prédis ! » La semaine suivante, ma classe de philosophie de droit discutait du concept de peine préventive (prepunishment) – qui consiste à punir quelqu’un avant qu’il ne commette un crime, écartant tout doute applicable sur le fait qu’il le réalise. J’ai donc raconté l’anecdote de Hank à mes étudiants et nous avons tenté de déterminer s’il avait le droit de ressentir un manque de respect. Prédire implique-t-il la négation du libre arbitre ? Mes deux fils, Rex et Hank sont désormais reconnus comme de célèbres philosophes par les étudiants de ma classe !
Comment devient-on un philosophe ?
Tous les enfants sont des philosophes. Puis souvent, et à mon grand regret, ils le sont de moins en moins en grandissant. À l’âge de cinq ans, je me souviens interpeller ma mère : « Maman, à quoi ressemble le rouge pour toi ? » Indifférente à la portée de ma question, elle m’a tout de suite répondu : « C’est rouge comme toi. » Je lui ai alors répété ma question, puis elle m’a supplié d’arrêter. C’est la première fois qu’on m’a demandé d’arrêter de faire de la philosophie. Et ça n’a sûrement pas été la dernière…