Entretien
Jean-Philippe Pierron : “Toute parenté est une adoption”
Jean-Philippe Pierron en 2013. © Jérôme Fouquet/MaxPPP
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Le geste d’adoption nous montre que la famille, si elle peut être l’espace d’un repli sur soi par la nécessité des liens du sang, est aussi le lieu par excellence de l’accueil de l’autre. Et pour le professeur de philosophie Jean-Philippe Pierron, auteur d’On ne choisit pas ses parents (Seuil, 2003), toute parenté est, au fond, un lien d’adoption, une reconnaissance mutuelle, un acte d’accueil de la progéniture, qui ne peut se réduire à la biologie.
Que vous évoque le projet de loi sur l’adoption débattu à l’Assemblée ?
Jean-Philippe Pierron : L’adoption, autour de la figure de l’accueil de l’autre dans une famille, est un bon révélateur de la façon dont l’articulation du même et de l’autre s’élabore en famille et est étayée par le droit de la société où elle s’inscrit. Je pense à ce mot de Claudel disant de sa fille « Et toi, belle étrangère, que feras-tu de ces choses qui sont à nous ? » Accueillir, pour soi comme pour l’autre, est toujours un (beau) risque à courir. D’où une remarque générale : les histoires d’adoption sont des histoires de famille dont on aimerait qu’elles ne soient que cela, qu’elles relèvent exclusivement du domaine de l’intime. Pendant longtemps, les affaires de famille se sont d’ailleurs réglées dans le cadre intra-familial. Cependant, il n’y a pas que de l’amour dans les familles, il y a aussi de la violence, de la brutalité, et dans le cadre de l’adoption, des risques de prédation ; raison pour laquelle les questions de justice doivent s’y installer. La loi nous rappelle que ces affaires sont structurées légalement, parce qu’elles mettent en jeu des sujets juridiques dont ils s’agit de protéger les droits – y compris si ceux-ci sont mineurs. La famille relève à la fois de l’intime et du public.
Quant aux mesures concrètes de ce projet de loi, qu’en pensez-vous ?
Plusieurs choses me paraissent intéressantes. Le droit à l’adoption s’est construit à partir de la question des droits de l’enfant, et non du droit à l’enfant. Il s’agissait, non de trouver un enfant pour une famille, mais une famille pour un enfant. Cette approche, si elle a pu susciter le débat, a été et est toujours prédominante. La loi actuellement débattue semble, sur certains points, infléchir cette logique. Par exemple, l’expression en vigueur – « intérêt supérieur de l’enfant » – est remplacée par « intérêt de l’enfant » ; ou bien encore faire précéder l’adoption simple d’un placement en vue de l’adoption d’une durée minimale de six mois, qui n’existe actuellement que pour l’adoption plénière.
“Le droit à l’adoption s’est construit à partir de la question […] non de trouver un enfant pour une famille, mais une famille pour un enfant”
Et l’ouverture de l’adoption aux couples en concubinages ? Qu’en pensez-vous ?
Il faut d’abord rappeler que la stabilité des liens conjugaux ne fait pas tout pour l’enfant, les exemples ne manquent pas. Or, justement, nous vivons désormais dans des sociétés du « démariage » : nous vivons la remise en question de l’inconditionnalité des liens conjugaux qui, pour être belle n’est pas toujours sans ambiguïté, et le déplacement de cette inconditionnalité vers le lien parental. Le point fixe, c’est l’enfant, et non plus le couple. Familles séparées ou recomposées sont plus nombreuses que jamais. Et par ailleurs, les formes familiales qui ne se formalisent pas par le biais du mariage (familles pacsées, par exemple) sont elles aussi de plus en plus nombreuses. La loi actuellement débattue entérine ce constat sociologique. Elle porte son attention sur des situations nouvelles (au regard du temps long de l’histoire des formes familiales), et s’interroge sur la manière de traiter justement ces nouvelles situations. C’est une loi intéressante de ce point de vue.