Les clés d'un classique
Rousseau : Jean-Jacques, l’enfant sauvage
Jean-Jacques Rousseau. Illustrations © William L. pour PM © Domaine public
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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Rousseau est le seul philosophe qu’on appelle par son prénom. Car derrière la nostalgie de notre spontanéité disparue, la critique des dominations, la description de l’ambivalence du progrès qu’il exprime dans son Discours sur l’origine de l’inégalité, c’est son histoire personnelle qu’il raconte. Itinéraire d’un écorché vif.
Il a inspiré une révolution. Il a proposé une méthode d’éducation qui inspire toujours les pédagogues. Il a préfiguré le romantisme. Il a réclamé, dans un siècle d’industries naissantes, la préservation de la nature. Il repose au Panthéon et a sa plaque de rue dans toutes les villes de France. C’est pourtant le seul philosophe que l’on appelle encore par son prénom. Il faut dire que Jean-Jacques n’a pas craint de livrer son intimité. Il a raconté ses chapardages et ses mensonges, le plaisir qu’il prenait à la fessée, ses séances d’exhibitionnisme, les agressions sexuelles qu’il a endurées chez les ecclésiastiques. Il s’est enthousiasmé pour la musique, le jardinage, les échecs, le dessin, qu’il a appris tout seul. Il a exposé sa brouille avec Diderot ou Voltaire. Il a gémi, pleuré, pesté, râlé. Mais il a également fait subir un tremblement de terre à la pensée de son temps et gâché le bel optimisme du siècle des Lumières.
Il y a donc Docteur Rousseau et Mister Jean-Jacques. Comment réunir les deux ? Et comment saisir son projet philosophique sans s’égarer ? Peut-être en lisant son œuvre aussi brève que son titre est long, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, souvent résumé en Second Discours. Pourquoi ce texte ? Parce qu’il dit tout en peu de mots. Le progrès des connaissances et des techniques et la mise en place d’un système économique et politique sophistiqué nous plongent dans le malheur. Rousseau l’explique en inventant une histoire un peu bizarre, peuplée de sauvages innocents, de riches fourbes et de pauvres crédules. Mais en réalité, il ne parle que de lui, de Jean-Jacques perdu parmi les beaux esprits et les préjugés de son temps. C’est pourquoi nous éclairerons son essai théorique par les récits qu’il fait dans les Confessions, son autobiographie.
Lorsqu’il a l’idée du Discours sur l’inégalité, Jean-Jacques a déjà dépassé la quarantaine et vécu plusieurs vies. Né protestant, au début du XVIIIe siècle, dans une famille modeste de Genève, il passe sa jeunesse à bourlinguer. Converti sans conviction au catholicisme après avoir quitté sa famille, il est séminariste, apprenti, valet, petit employé, précepteur. Il est rudoyé, méprisé, renvoyé. Il connaît quelques années de bonheur, dans les Alpes, auprès d’une veuve fantasque et sans doute espionne, Madame de Warens, qui devient sa maîtresse et qu’il appelle « Maman ». En 1749, après avoir eu une illumination philosophique sur le chemin de Vincennes, où il allait rendre visite à son ami Diderot en prison, il se fait enfin connaître comme écrivain avec un Discours sur les sciences et les arts — réponse à un concours d’essais organisé par l’Académie de Dijon. Sans négliger les effets de style, il y jette un regard sévère sur la modernité qui a, selon lui, éloigné les hommes de la simplicité antique. Cet essai iconoclaste reçoit le premier prix.
En 1753, Jean-Jacques tombe sur une nouvelle question posée par l’Académie : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Là, c’est un problème qu’il ne connaît que trop bien. L’inégalité, il l’a vécue dans tout son être. Alors, cette fois-ci, il ne prend pas de gants. Il se fiche de gagner. Il veut seulement dire ce qu’il a sur le cœur. Pour rassembler ses idées, il va passer une semaine dans une forêt proche de la capitale. Parmi les arbres et les bêtes, il imagine la vie dans les bois et reconstitue dans son esprit l’histoire de l’humanité, alors que les hommes s’entassent désormais dans les villes et les villages. Amoureux de la nature, Jean-Jacques parle tout seul et lance à ses contemporains, comme il le racontera plus tard dans Les Confessions : « Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous. » Il n’a plus qu’à coucher son chant archaïque sur le papier et à l’envoyer à Dijon.