Les enfants sauvages
(cc) JPS68 (Scan book) [Public domain], via Wikimedia Commons
Premier portrait de Victor (1800), le véritable enfant sauvage de l'Aveyron qui inspira le film de François Truffaut
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Cet article est issu du numéro 2 de Philosophie magazine « 2 - juin/juil. 2006 », en kiosque le 25 mai 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De Romulus et Remus à Victor de l’Aveyron, leurs histoires nous fascinent. Quand ils ne sortent pas directement de la légende, leur apparition fait les gros titres de la presse et suscite l’émoi du public. Qui sont ces enfants ? Entre mythe et réalité, réponses de l’anthropologue Lucienne Strivay, auteur de Les Enfants sauvages (Gallimard).
D’abord la légende. Dans les dynasties mongoles ou danoises, en Grèce ou à Rome, les fondateurs sont souvent des enfants élevés par des loups ou des ours. « Les enfants sauvages sont censés être des fondateurs précisément parce qu’ils passent de la nature à la culture et font passer l’humanité d’un état à l’autre. Ils entraînent derrière eux toutes les forces de la nature, toute sa vigueur, toute sa fécondité, toute sa richesse, sa force et, en même temps, ils subvertissent tout cela pour l’introduire dans la culture », précise Lucienne Strivay, professeur d’anthropologie à l’université de Liège.
Des vraies histoires – le début de vie de ces enfants, la cause de leur abandon et leurs moyens de survie –, on ne sait presque rien. Cette ignorance entretient le fantasme en même temps qu’elle rend difficile le diagnostic. Quand, en 1800, Victor est retrouvé dans l’Aveyron, très peu d’indices permettent de reconstituer son parcours. On suppose à la vue de sa cicatrice sur sa glotte qu’il a été laissé pour mort dans la forêt à cause d’une naissance illégitime ou d’un grave handicap (lire encadré). Quand, en Allemagne, le jeune Kaspar Hauser apparaît sur la place de Nuremberg, en 1828, ébloui par la lumière et sans voix, il semble avoir vécu isolé ou séquestré. Quand l’effondrement des institutions en Russie ou en Roumanie livre à la rue de jeunes orphelins, on a du mal à expliquer comment ces enfants ont survécu en s’intégrant aux meutes de chiens errants. Il existe aussi le martyre des « enfants placards », que l’on dit ensauvagés, telle Génie, découverte en 1970 en Californie après treize années de réclusion forcée et sans contacts. Ses seuls mots étaient « stopit » et « nomore ».