Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Dans un dîner de famille ou lors d’un apéro entre amis, le ton monte et les avis divergent. Comment départager qui a raison et qui a tort ? En mon for intérieur, n’ai-je pas moi-même quelques doutes sur ce que j’avance ? Ne faut-il pas apprendre à défendre son point de vue sans s’arc-bouter sur sa position, dans l’intimité comme en public ?
Au collège, on m’avait fait une recommandation : quand tu sens que ça va chauffer, qu’il va falloir se battre, mieux vaut ne rien dire, ne pas se dépenser…
25 356 € C’est le « salaire décent » brut annuel que l’entreprise Michelin entend accorder à ses salariés de Clermont-Ferrand (contre 21 203 € par an pour le Smic). À Paris, où le coût de la vie est plus élevé…
Comment faire face à la crise énergétique dans un pays de taille modeste, où les ressources potentielles sont peu abondantes ? C’est le problème auquel…
“L’Europe est le lieu des miracles politiques” Valérie Hayer, tête de liste Renew Europe aux élections européennes, le 30 avril sur X (ex-Twitter).“Je vois donc dans l’irruption de la philosophie, prise en ce sens où toutes les sciences y sont…
L’urbicide désigne, littéralement, le « meurtre des villes ». Il est défini plus précisément par la géographe Bénédicte Tratnjek comme un ensemble de…
« L’antisémitisme n’est pas un problème comme les autres pour la philosophie. » Tel est le point de départ d’une journée d’étude organisée par Perrine Simon-Nahum et Frédéric Worms qui a eu lieu le 22 mai à l’École normale supérieure. Qu…
Abusons-nous du « pas de souci » ? Comme le relève l’Académie française, on emploie l’expression « pour marquer l’adhésion, le consentement à ce qui est proposé ou demandé », là où l’on aurait pu souvent répondre simplement …
Le président français a réitéré ses propos sur le possible envoi de troupes en Ukraine en cas d’une forte percée de l’armée russe. Quel poids…
Alors que les mouvements pro-palestiniens se multiplient sur les campus américains, le philosophe François Noudelmann témoigne de la situation à…
L’opinion dominante est qu’Internet et les réseaux sociaux sont addictifs et anxiogènes, surtout pour les jeunes. Pourtant, une étude scientifique…
Les enquêtes prédisent la victoire du Rassemblement national lors des prochaines élections européennes, alors que le parti d’extrême droite a…
Depuis octobre 2022, le dispositif Ligne 37, lancé par l’association Le Mas, envoie médecins et éducateurs tous les jours sur la place…
Qui pourrait succéder, un jour, au président russe ? Pas un « techno » du régime actuel mais plutôt, comme il l’a récemment suggéré…
Une commission gouvernementale vient de fixer sous conditions la « majorité numérique » à 15 ans. Mais pourquoi, face à la jeunesse…
LE DILEMME DE CHRISTIAN« Médecin psychiatre, je suis déchiré entre rester dans l’hôpital public, ce qui correspond profondément à mes valeurs mais m…
Je l’ai rencontré à l’occasion d’une pendaison de crémaillère chez une amie, avec son profil atypique réunissant deux domaines que tout oppose a…
Tout autant que la mort, la natalité est l’un des traits fondamentaux de la condition humaine. Si elle suscite l’espoir de renouveler un monde…
Et comme dans tout déménagement, on risque de perdre quelque chose en route. La preuve avec l’interprétation souvent erratique du principe dit d’«…
Dans un dîner de famille ou lors d’un apéro entre amis, le ton monte et les avis divergent. Comment départager qui a raison et qui a tort ? En mon for intérieur, n’ai-je pas moi-même quelques doutes sur ce que j’avance ? Ne faut-il pas apprendre à défendre son point de vue sans s’arc-bouter sur sa position, dans l’intimité comme en public ?> On peut d’abord comprendre l’expression « avoir raison » en deux sens : avoir de bons motifs de croire ce que je crois ou être sûr de dire assurément vrai. Mais ces deux interprétations sont-elles conciliables ? Peut-on vraiment parler de « vérité » quand il s’agit de choix de vie ?> Dans le domaine personnel, c’est l’originalité qui prévaut. Souvent, nous cherchons à nous distinguer de la foule. Est-ce bien judicieux ? Le chercheur en sciences cognitives Mehdi Moussaïd apporte une réponse contre-intuitive et souligne les vertus de l’intelligence collective.> Nous avons interrogé quatre témoins aux parcours amoureux, religieux, politique et scientifique très divers, qui ont surtout en commun d’avoir à un moment radicalement changé d’avis. Le sociologue Gérald Bronner, lui-même devenu rationaliste après avoir traversé une période mystique, éclaire ces trajectoires de vie. > Ai-je raison de croire que ma femme me trompe, d’écouter les conseils d’une connaissance que je pense peu crédible ou d’écrire à mon ex après quelques verres ? Dans ce genre de dilemmes, nous ne sommes pas condamnés à nous fier à notre seule intuition comme le prouvent les penseurs de la tradition analytique. Ils s’en sortent en toute logique !> À l’ère de la post-vérité, les critères du vrai semblent avoir déserté le champ politique, réduit à une confrontation d’opinions. Pire, le débat paraît gagné par une forme d’indifférence à la vérité, doutant non seulement des faits mais de l’usage de la raison elle-même. Les philosophes Gloria Origgi, qui vient de signer La vérité est une question politique, et Camille Riquier, auteur de Nous ne savons plus croire, argumentent en faveur d’une croyance non crédule afin de recréer de la confiance dans la parole publique.
Quand peut-on se fier à son jugement ? Selon les circonstances, il existe plusieurs manières de répondre à cette question. Nous vous en…
Selon un préjugé tenace, la foule est aveugle et irrationnelle. Et pourtant, le chercheur en sciences cognitives Mehdi Moussaïd montre que les…
Nos quatre témoins ont tous connu des bouleversements idéologiques et existentiels qui leur ont fait revoir ce qu’ils tenaient pour acquis…
Démêler le vrai du faux, c’est la mission que s’est fixée la philosophie analytique américaine. Très proche de la logique, elle a une réputation d…
Qui croire en démocratie ? Comment douter raisonnablement sans verser dans le plus complet relativisme à l’ère de la post-vérité ? Peut…
Dans son nouvel essai, il promet de révéler Le Secret de la société. Mais ce touche-à-tout excelle surtout dans l’art de créer des liens entre des…
Jean-Jacques Rousseau n’était-il pas un homme de notre temps, égaré dans le siècle des Lumières ? Soucieux de revenir à la nature, curieux des pédagogies alternatives, critique du progrès et des logiques de domination, il n’a eu de cesse d’incommoder ses contemporains en poursuivant sa quête d’authenticité. Itinéraire d’un écorché vif.
Rousseau est le seul philosophe qu’on appelle par son prénom. Car derrière la nostalgie de notre spontanéité disparue, la critique des dominations…
Rousseau appelle les dominés à s’associer et à se révolter, puis à forger un contrat social à même de définir un régime politique juste.
Figure incontournable du siècle des Lumières, Rousseau a bien connu certains de ses représentants. Mais il s’est fâché avec la plupart d’entre eux. Qui étaient ses vrais amis et ses ennemis jurés ? Voici la carte de ses relations…
Pour la spécialiste de Jean-Jacques Rousseau Ourida Mostefai, le philosophe reprend la forme du dialogue chère à Platon pour explorer la…
En complément de notre rubrique « Les clés d’un classique » consacrée à Jean-Jacques Rousseau, nous vous proposons des extraits de…
Un jour, mon fils Simon, âgé de 4 ans, m’a demandé : « C’est quoi le métier de philosophe ? » Décontenancé, je lui ai répondu : « Ça consiste à travailler avec la pensée. » Et lui de questionner : « …
Il fut un temps, pas si lointain, où il était bien vu de prendre une année sabbatique et de faire le tour du monde. Désormais, « il est devenu difficile de prendre l’avion sans arrière-pensée coupable », et bientôt, « on ne pourra peut-être plus se déplacer avec légèreté », annonce l’autrice Juliette Morice, docteure et agrégée de philosophie, spécialiste de la pensée des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans une époque épuisée par le désir d’exotisme, le voyage a perdu de sa superbe. Ainsi se retrouve-t-on face à des dilemmes à la fois simples et glaçants : il faudrait renoncer à voir le monde pour le sauver, sanctuariser ce qu’il reste de beauté sur Terre pour cesser de l’abîmer.Est-ce à dire que l’on doit rester cloué au sol ? Que le renoncement au voyage est désormais une obligation éthique ? Sans trancher, mais en enquêtant avec méthode et rigueur sur les origines profondes de notre désir de voyager, Juliette Morice offre une prise de recul sur ces dilemmes. Convoquant l’histoire, la philosophie mais aussi la poésie et la littérature des carnets de voyage, elle s’interroge : « Pourquoi donc se fatiguer à voyager ? » Aujourd’hui, c’est entre autres une pulsion « scopique » qui nous pousse à aller quelque part, juste pour « voir-de-ses-propres-yeux » et prendre une photo. Cet appétit visuel toujours plus vorace conduit à la destruction des sites touristiques les plus prisés – de la lagune de Venise aux tombeaux égyptiens de la Vallée des Rois, en passant par le mont Everest, « le plus haut dépotoir du monde ». Le voyage prend ici la forme d’un « egotrip » narcissique et égoïste incarné par la figure repoussoir du touriste : « la version la plus inauthentique, la plus dégradée du voyage ». Mais, comme l’explique Juliette Morice, « ce mépris antitouristique cache une profonde haine de soi. On est toujours soi-même le touriste que l’on déteste. Car le dédain suscité par le tourisme vient en réalité largement de l’intérieur ».On n’a pas attendu la crise écologique pour déplorer une détérioration, voire une « dépravation » du voyage et du voyageur. Signe avant-coureur de l’« apocalypse » à la Renaissance, le voyage est associé, avec la révolution industrielle, à la « fin imminente de l’aventure », dans un monde où les terres à explorer se raréfient. À toutes les époques, on a regretté la disparition de l’ailleurs, tout en prônant, non sans élitisme, le voyage « authentique » – celui des intellectuels et des explorateurs qui se frottent au monde, cultivent leur curiosité au contact de l’étranger et acceptent l’inconfort du périple. Mais ce « vrai » voyage d’aventurier a-t-il jamais existé ? Rien n’est moins sûr, car on a prêté aux navigateurs – occupés à survivre en mer – tout un cortège de fantasmes qui en disaient plus sur nous-mêmes et sur nos civilisations modernes que sur leurs propres motivations. « D’où une forme de regret mélancolique, comme si les voyages étaient condamnés à ne plus être ce qu’ils étaient jadis, et qu’ils n’ont pourtant jamais été », conclut Juliette Morice. Le voyage est donc autant un idéal que la marque de notre éternelle insatisfaction et de notre incapacité foncière à rester en place. Et l’autrice d’interroger : « Les dilemmes contemporains suscités par la pratique des voyages – entre leur impossible interdiction et leurs dérèglements insensés – n’exhument-ils pas cette crise mélancolique, symptôme de notre incapacité à habiter le monde ? » Dans le contexte actuel, cette difficulté à tenir en place a tout l’air d’un sacerdoce. Faut-il s’y résigner ou tâcher d’en faire une force ?
Le numérique dévore notre vie sociale. Un journaliste, un philosophe et un sociologue explorent la façon dont il rend les sociétés plus violentes,…
Si vous avez couru le marathon de Paris ou celui d’Athènes comme l’helléniste Andrea Marcolongo, vous savez qu’il s’agit de l’unique compétition de niveau international à laquelle participent, ensemble, des pros et des amateurs, des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes. Le marathon est un exploit atteignable et démocratique. Vous pouvez vous réveiller un matin et vous dire : « Tiens, et si je me préparais moi aussi à concourir à cette épreuve mythique ? »C’est d’un tel défi qu’est né le dernier essai d’Andrea Marcolongo, qui alterne des récits de sa préparation avec des envolées sur la gymnastique chez les Grecs, la féminisation progressive des sports ou encore les stratégies individuelles pour rester en bonne santé. En filigrane, l’autrice se demande pourquoi elle court. Au départ, la réponse qu’elle donne à la question est plutôt réjouissante : elle a vu un enfant, qu’on appelait sur la plage en Bretagne, se mettre à courir en souriant. Le running permet de retrouver une « impulsion de vie » et de conjurer « la peur de mourir un jour ». « Lorsque je cours, je suis en train de vivre », affirme-t-elle. Dans un passage inspiré, elle rappelle que le kairos des Grecs n’est pas juste une « occasion à saisir » : Aristote le définit comme « le bien à l’intérieur du temps », donc c’est une durée et non un instant fugace, ce qu’on appellerait aujourd’hui le flow. Courir, c’est une belle manière d’entrer dans la durée. Le seul regret qu’on éprouve à la lecture de ces pages est que le projet, de libérateur, devient normatif. L’autrice se félicite d’avoir abandonné le vin blanc pour le quinoa et semble sacrifier à la « révolution hygiéniste » de notre époque, tout en ayant le soupçon que celle-ci s’accompagne d’une perte de joie et de spontanéité. En découvrant ses souffrances durant l’épreuve, un doute nous vient : la course à pied serait-elle un succédané de l’idéal ascétique, une mortification ? Mais alors, perd-on son élan vital avec le fameux « mur des trente » ?
« J’étais mort si longtemps avant de naître », disait Cocteau. Chez Philippe Garnier, les Neuf Mois de la gestation sont ceux qui séparent le diagnostic du cancer de sa femme, de son dernier souffle – un gémissement à peine perceptible. C’était en 2006. Il aura fallu quinze ans pour que l’auteur ose creuser cette cicatrice. Sur le moment, il n’avait rien écrit : « Nous avions convenu dès le début qu’il n’y aurait ni journal ni rien. Nous ne voulons pas nous regarder vivre, pour le peu qui nous reste. » La gravure qu’il en tire aujourd’hui est double. Celle d’un moment de vie d’abord, où l’autorité de la mort renforce le réel. Déplacer vingt fois par jour une chaise longue sur une terrasse ne signifie plus autre chose que : Je t’aime. Voir les « longues dents » qui « mangent la bouche » de sa compagne, et sa langue « comme une bête à l’intérieur qui [prend] toute la place », n’empêche pas le narrateur de se sentir « curieusement euphorique de se trouver en vie ». Ces neuf mois de souffrance feraient-ils éclore un… moi neuf ?C’est ce que suggère l’autre moitié de ce texte bref, consigné comme un procès-verbal, où les mots ne font pas d’effets de manche, mais cisèlent le portrait d’une femme singulière. Celui d’Elizabeth, une hippie de cinquante balais ayant tourné le dos, tel le Fritz Zorn de Mars, à sa jeunesse dorée. Celui d’une fumeuse de joints, d’une autrice de polars botaniques, d’une « douce catastrophiste » se laissant porter « comme du bois flottant sur une plage ». Garnier s’avérant le traducteur de Bukowski ou de Fante, et ayant fait sa vie aux États-Unis, le poignant portrait s’enrichit d’une élégie californienne, où les séquoias voisinent avec les saloons, les juke-box avec les vautours. « Est-ce merdique de ma part, s’interroge l’écrivain, de dire que sa rage d’écrire a été le ver dans la pomme de notre vie commune ? » Sa franchise va loin, quand il avoue ne pas aimer les livres de la disparue, ou que sans l’aide de photos il ne retrouve plus son visage. Mais on sent – on sait que Liz n’aurait pas désiré autre chose que cette franchise. Elle qui transmettait ainsi son manuscrit aux éditeurs, quelques jours avant de trépasser : « Au fait, je suis en train de mourir. J’espère que cela n’affectera pas votre décision. Mourir n’est-il pas considéré comme une bonne tactique pour une carrière ? »
« Je vous déclare mariés », « Je te parie qu’il va pleuvoir », ou, dans un testament, « Je lègue ma montre à mon frère » : on connaît ces énoncés que John Austin (1911-1960) appelle « performatifs » parce qu’ils accomplissent une action par le fait même de leur énonciation, à la différence des énoncés « constatifs » qui décrivent la réalité comme la phrase « la neige est blanche ». Cette distinction a rencontré un tel succès qu’elle s’est diffusée bien au-delà des seuls cercles de la philosophie du langage. Mais une nouvelle traduction de Quand dire, c’est faire, la première à s’appuyer sur l’édition définitive anglaise, offre l’occasion de le relire pour mieux mesurer à quel point le philosophe anglais est plus retors qu’on ne croit. Il faut en effet considérer l’ensemble de la retranscription des douze conférences prononcées à Harvard en 1955 pour voir qu’Austin ne défend l’existence d’énoncés performatifs que dans les six premières... pour mieux la contester dans les six suivantes. Un déroulement que le traducteur et préfacier Bruno Ambroise juge « à première lecture déceptif » et « égarant », mais qui relève d’une subtile stratégie rhétorique : si aucun des critères censés justifier la distinction entre constatifs et performatifs ne résiste à l’examen, c’est parce que c’est la totalité du langage qui a valeur d’acte et pas seulement certains énoncés bien particuliers. En plus des « différents sens où dire quelque chose c’est faire quelque chose », il y a « les différents sens où en disant quelque chose, nous faisons quelque chose ; mais aussi les différents sens où du fait de dire quelque chose, nous faisons quelque chose » : les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires. Et Austin de proposer finalement une distinction entre cinq familles d’actes de discours (les verdictifs, les exercitifs, les obligatifs, les comportatifs et les expositifs), tout en se déclarant insatisfait de sa propre classification. Il y a décidément du Socrate dans cet Austin qui, outre n’avoir publié lui-même aucun livre, ne cesse de se dérober et de dérouter son lecteur.
Simone de Beauvoir a entretenu une correspondance soutenue avec ses lecteurs et lectrices, notamment à partir de la parution du Deuxième Sexe, en 1949. Récemment, l’historienne américaine Judith Coffin montrait dans Sexe, Amour et Féminisme (Plon, 2023) à quel point ces lettres, auxquelles Beauvoir répondait avec précision, de façon attentive et personnalisée, dressent un portrait intime de la France d’après-guerre : les correspondantes de Beauvoir lui confient le quotidien d’un mariage parfois décevant, les attentes suscitées par une liaison, les difficultés de la maternité et tous les questionnements que soulève l’œuvre de la philosophe. Elles lui demandent même parfois conseil, comme on le ferait avec une amie. Marine Rouch a choisi de publier plus spécifiquement les lettres de cinq femmes : l’Américaine Blossom Margaret Douthat, Mireille Cardot, Colette Avrane, Claire Cayron et Huguette Céline Bastide. Pour chacune, la correspondance s’est étendue sur plusieurs décennies. L’ordinaire annoncé de leur vie serait à relativiser : elles ont quasiment toutes publié et ne sont certainement pas des lectrices anonymes. C’est leur façon de s’adresser à Beauvoir qui touche, entre admiration sans borne et, quelquefois, irrévérence. Blossom Margaret Douthat n’hésite pas ainsi, malgré la difficulté à se démarquer d’« un de [s]es maîtres à penser », à argumenter sur un point de désaccord et à renvoyer Beauvoir à son « milieu bourgeois donc privilégié ». Ailleurs, il est autant question de l’avenir révolutionnaire de la gauche que du tabou encore difficile à franchir de la masturbation féminine. L’ensemble montre bien qu’une œuvre ne se construit jamais dans la solitude de l’étude mais en ouvrant une vaste discussion autour de soi.
C’est une évidence et une urgence : face à la crise climatique, il faut tout reprendre, tout chambouler. Certes, mais à quelle échelle opérer la bascule ? Pour Xavier Ricard Lanata, ethnologue et philosophe franco-péruvien disparu prématurément à 48 ans en 2021, le changement doit non seulement se faire par le bas, au niveau des mentalités individuelles, mais aussi par le haut : c’est l’État lui-même qu’il convient de transformer. La position défendue dans cet ouvrage posthume est singulière : dans la tradition de la philosophie politique, chez Hobbes par exemple, l’État est créé afin d’abolir l’état de nature où règne la violence, et il s’impose en mettant au pas la société. Plus proche de nous, la pensée écologique se montre en général hostile à l’État et prône l’autogestion comme mode d’action. Prenant la tangente, l’auteur, qui fut également haut fonctionnaire, considère que l’État n’est pas synonyme de domination ; son rôle essentiel est de garantir par le droit la stabilité du corps social. Il s’agit donc de défendre et de miser sur l’État, mais en bouleversant son orientation idéologique : contre l’État néolibéral actuel, « chien de garde » du capitalisme prédateur, Lanata plaide pour l’avènement d’un « État de nature ». Celui-ci serait enfin écologique, au service de la défense des conditions de « l’habiter terrestre ». Il serait aussi démocratique en privilégiant, au lieu de l’affrontement, la collaboration active avec les collectifs de la société civile. En l’absence d’une véritable volonté politique pour l’instaurer, cet État de nature pourra sembler utopique. Mais ce que ce testament lègue, c’est une « destination » possible, un horizon alternatif, bref, ce dont nous avons cruellement besoin.
C’est une révolte sourde mais profonde sur laquelle Élisabeth Badinter a décidé de tirer la sonnette d’alarme : le refus ou le renoncement d’un nombre grandissant de femmes à la maternité, à cause du coût, trop élevé, qu’elle a sur leur vie. Avec pour conséquence le dépeuplement annoncé de l’Europe. Alors qu’il faudrait, pour que la population se renouvelle, 2,1 enfants par femme, on est à 1,5. Si rien n’est fait, le continent risque de passer de 744 millions d’habitants à 703 millions en 2050. Au-delà des chiffres et de l’importance économique de l’enjeu, c’est la finesse de l’analyse qui mérite le détour. Le refus des mères se fonde sur une révolution fondamentale mais « inachevée », soutient Badinter : celle qui a vu le statut de femme se dissocier de celui de mère. Le contrôle de la fécondité, avec la pilule et l’avortement, mais également l’accès aux études et l’indépendance économique ont permis aux femmes de s’affirmer presque à égalité dans la vie sociale… Sauf que, dans le même temps, la charge de la maternité, du soin et de l’éducation des enfants leur est restée. Le remède des conservateurs ou des réactionnaires consiste à vouloir « resouder » le lien entre la femme et la mère, en revenant sur le droit à l’avortement ou en leur (re)mettant la pression via l’éducation positive ou l’injonction à allaiter. Badinter, elle, préconise de tabler sur leur liberté : c’est en permettant aux femmes de devenir mère sans devoir renoncer à leur autonomie que l’on inversera la courbe. D’où son adresse aux hommes : c’est à vous messieurs de faire en sorte, en la partageant, que la parentalité, « peut-être la plus importante décision dans une vie de femme », soit désirable !
Heureuse initiative des éditions Agone que celle d’offrir l’opportunité de lire Derek Parfit (1942-2017) ! Pas moins de quarante ans après sa parution en anglais, cette traduction s’est fait attendre. Il faut dire que Les Raisons et les Personnes a de quoi impressionner avec ses quelque 900 pages regorgeant d’expériences de pensée, de dilemmes moraux et de paradoxes parfois arides. Vite considéré comme un classique de l’éthique contemporaine dans le monde anglo-saxon, il a considérablement renouvelé la morale utilitariste classique par sa façon originale de la rapporter à la question de l’identité personnelle. Parfit considère en effet que rien ne certifie que nous soyons réellement la même personne à travers le temps : tout au plus peut-on admettre l’existence de certaines continuités physiques et psychologiques. Sur le plan éthique, cela se traduit par le fait que ce qui peut nous apparaître comme bon à un moment donné ne l’est plus nécessairement à un autre… et qu’en toute logique, nous devrions donc cesser de nous cramponner à notre « moi ». La défense de notre intérêt personnel ? La recherche de notre bien individuel ? Ces enjeux ne sont pas si importants et ne comptent pas d’un point de vue moral : « nos raisons d’agir devraient devenir plus impersonnelles », explique Parfit. Dénonçant tant l’égoïsme étroit que la comptabilité arithmétique additionnant les utilités des uns et des autres (sans voir que le résultat peut se révéler autodestructeur pour tout le monde), il plaide pour la prise en compte du bien collectif qui intègre également l’intérêt des gens à naître dans la perspective d’une justice intergénérationnelle. Et les répercussions sur la théorie de la décision sont considérables, que ce soit dans les domaines économique et politique, qui fournissent à cet altruisme rationnel de quoi repenser le problème de la pollution, par exemple, ou dans celui de la taille idéale d’une population. C’est une véritable révolution dans nos manières de penser à laquelle le philosophe appelle, mais une révolution qu’il juge lui-même « libératrice et consolatrice » puisqu’elle déprend du souci de soi.
De la nuit du 4 août 1789, le metteur en scène Hugues Duchêne tire une pièce de théâtre qui met en lumière les implications toujours…
En revisitant le roman de Viriginia Woolf au cinéma, le philosophe Paul B. Preciado témoigne des combats contre l’assignation de genre…
La grande rétrospective que consacre à Paris le Centre Pompidou au sculpteur franco-roumain offre un cheminement vers l’épure. Une quête de…
Aujourd’hui 107e joueuse mondiale au classement WTA, la Niçoise Alizé Cornet, 34 ans, a disputé dix-neuf fois Roland-Garros et…