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Philosophe, c’est quoi ton métier ? Le billet de Martin Legros
Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Un jour, mon fils Simon, âgé de 4 ans, m’a demandé : « C’est quoi le métier de philosophe ? » Décontenancé, je lui ai répondu : « Ça consiste à travailler avec la pensée. » Et lui de questionner : « Mais c’est quoi, la pensée ? » C’est alors que j’ai pris l’exemple de son jouet en forme de machine à laver dont la porte se détachait et qu’il prenait plaisir à réparer. « C’est ce que tu fais avec cette porte. Tu analyses la situation, tu réfléchis à une solution et puis tu remets la porte en place. C’est ça la pensée. » Le soir même, alors que des amis de passage lui demandaient s’il savait quel était le métier de son père, qu’on présente comme philosophe, il leur a rétorqué : « Papa, son métier, c’est de réparer les machines à laver ! »
L’anecdote m’est revenue en dévorant le livre de Nassim El Kabli, Le « Vrai » Métier des philosophes (Fayard). Ce professeur de philosophie a rassemblé les chroniques qu’il a consacrées à la vie professionnelle des philosophes sur France Culture. Ils n’ont pas tous été professeurs ou chercheurs, dotés du statut de fonctionnaire. Et on s’interroge trop peu sur ce qu’a pu être leur « vrai » métier et sur le lien entre ce travail concret et leur pensée. Or la diversité de leurs destins est sidérante. Personne n’ignore qu’Épictète fut esclave, Marc Aurèle empereur, Cicéron avocat, Montaigne maire de Bordeaux et Spinoza polisseur de lentilles. Certains savent que Bachelard fut employé des Postes et Howard Becker pianiste de jazz. Mais saviez-vous que Pascal avait été entrepreneur de transports publics – le premier à imaginer, avec le « carrosse à cinq sous », des transports collectifs intra-urbains ? Que Plutarque fut prêtre d’Apollon et Diderot courtier d’art – il vendit des toiles de maîtres flamands à Catherine de Russie ? Pour certains, ces métiers furent des « expériences » plus que des vocations – du passage de Simone Weil comme ouvrière-fraiseuse chez Renault à la mission diplomatique de Bergson aux États-Unis. Pourtant, à chaque fois, Nassim El Kabli cherche la connexion entre les deux registres – entre la vision droite et la démonstration chez le polisseur de lentilles Spinoza, ou entre la fabrique de fausse monnaie et la quête d’authenticité chez Diogène. Et, comme mon fils avec sa machine à laver, il cherche le court-circuit qui relie une activité concrète à la vie de l’esprit.