Exposition

“Brancusi” : jugement de goût

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“Brancusi” : jugement de goût

Constantin Brancusi, “Autoportrait dans l’atelier”, vers 1933-34, négatif gélatino-argentique sur plaque de verre, 15 x 10 cm. Constantin Brancusi, “L’Oiseau dans l’espace”, 1941, bronze poli, onyx. 193,4 x 13,3 x 16 cm. Legs Constantin Brancusi, 1957. Centre Pompidou-Musée national d’art moderne, Paris © Succession Brancusi-Tous droits réservés. Adagp, Paris 2024 © Centre Pompidou, Mnam-Cci/Dist. Rmn-Gp

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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La grande rétrospective que consacre à Paris le Centre Pompidou au sculpteur franco-roumain offre un cheminement vers l’épure. Une quête de simplicité qui interroge la notion même d’œuvre d’art.

 

Leur silhouette se découpe sur le ciel de Paris. Au sixième et dernier étage du Centre Pompidou, les « oiseaux » de Constantin Brancusi ont été réunis, dans leurs variations de plâtre, de marbre et de bronze. Ils sont le clou de la rétrospective consacrée au sculpteur, à la scénographie remarquable. Ce passionnant parcours débute par une immersion dans la blancheur d’une salle évoquant l’atelier du maître – qu’il a légué à l’État, à condition qu’il soit reconstruit à l’identique (ce qui a été fait sur le parvis de Beaubourg). Il se poursuit avec une évocation de ses inspirations et le fil chronologique de sa vie, retraçant ses amitiés et ses voyages. La fin de l’exposition, organisée de façon thématique, souligne l’innovation opérée par l’artiste, montrant, notamment à travers les séries d’un même sujet, son cheminement patient vers l’épure et l’abstraction. Car Brancusi favorise la simplicité des formes, qu’il taille et polit afin de magnifier la beauté des matériaux, et, quand il ne se passe pas de socle, comme pour ses plus grandes pièces, il en fait des œuvres à part entière. Le sculpteur élargit ainsi la définition même de l’art. L’Oiseau dans l’espace (photo de droite), avec sa taille simplifiée évoquant l’envol, symbolise historiquement cette rupture. En 1927, le sculpteur se retrouve en effet au cœur d’un litige qui l’oppose aux États-Unis, après qu’il a fait entrer sa création sur le territoire américain. La douane considère que l’objet oblong de bronze doré relève de l’industrie et ne peut donc pas bénéficier de l’exemption de taxe prévue pour les œuvres d’art. Brancusi intente un procès, dont les minutes ont été publiées et témoignent d’un débat esthético-juridique. Sont mises en cause l’originalité de l’œuvre (qui la distingue de l’artisanat), sa ressemblance avec son sujet (qui suppose une idée du beau) et le statut de l’artiste (qui doit être reconnu comme tel par des tiers). Un argument fait finalement basculer la donne en faveur du sculpteur : l’inutilité de l’œuvre, sa « beauté libre » pour le dire comme Kant, qui ne renvoie à aucun savoir ni ne vise aucun but. Les juges concluent qu’une « école d’art dite moderne s’est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. […] Il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens. Il est beau et de lignes symétriques, et en dépit d’une certaine difficulté à pouvoir l’assimiler à un oiseau, il n’en demeure pas moins agréable à regarder ». Allez voir, et jugez donc ! 

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