Édito

Sur la volubilité. L’édito d’Alexandre Lacroix

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Sur la volubilité. L’édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Au collège, on m’avait fait une recommandation : quand tu sens que ça va chauffer, qu’il va falloir se battre, mieux vaut ne rien dire, ne pas se dépenser en menaces ni en invectives. Non seulement pour ne pas gâcher de salive, mais parce que la parole décharge l’impulsivité et a pour effet paradoxal de rendre vulnérable. Une fois les mots sortis de la bouche, on se trouve étrangement vide face à son adversaire, comme en état d’attendre sa réplique, de subir.

J’en ai tiré la conviction que l’usage excessif du langage constituait un signe de faiblesse, et cela non seulement dans les rixes, mais partout où il y a antagonisme, donc également dans les joutes oratoires et les discussions enflammées. Si l’on assiste à un débat d’idées, il est intéressant de prêter attention au niveau de volubilité des uns et des autres. Quand l’un des débatteurs conserve le silence, cela peut être un signe de distance ou de sagesse – mais c’est probablement qu’il est comme ces joueurs de poker sans main, qui aimeraient se faire oublier ou songent à se coucher. Inversement, quand quelqu’un parle de façon à combler tous les blancs, qu’il coupe la parole aux autres et digresse, c’est assurément que sa thèse ne se soutient pas d’elle-même et qu’elle a besoin d’un étayage rhétorique. Où l’on serait tenté de formuler cette amusante loi psychologique : la quantité de mots qu’une personne emploie pour se justifier croît en proportion linéaire de la faiblesse de la position qu’elle défend.

Le critère est moins logique qu’esthétique. Pour peu qu’on aime, dans le domaine du design et de l’architecture, l’épure, on apprécie que les lignes d’un objet ou d’une construction s’accordent à sa fonction et lui soient ajustées. C’est de la fonction que vient l’évidence de la chose, et la ligne parfaite la révèle et la magnifie, là où les ornements et les fioritures la noient. Dans le domaine du discours, de même, l’exigence serait que les phrases soient strictement calibrées sur la dimension des arguments eux-mêmes, qu’elles les mettent en valeur sans aucun enrobage.

Pourquoi adoptes-tu telle conduite, défends-tu telle opinion ? Si tu peux répondre de manière brève, c’est que tu as des motifs consistants. Si ce n’est pas possible, si tu ne peux pas justifier la direction qu’a pris ta vie sans un bavardage aussi incertain et ennuyeux qu’un récit de rêve, alors ce simple vertige devrait t’alerter.

Tout se passe comme si l’espace mental dans lequel on a raison n’était jamais un dédale, ni un fouillis, mais plutôt une chambre spartiate et bien rangée, avec le minimum d’idées nécessaires. « Resserre-toi sur toi-même », écrit Marc Aurèle dans ses Pensées : l’empereur philosophe ne prône certainement pas le nombrilisme, ni la fermeture au monde, mais plutôt le goût de la parcimonie dans les actions et les paroles, et celui de l’économie intérieure.

Mais voilà qu’arrivé au bout de ce texte, je m’interroge : ne serais-je pas tombé dans l’excès dénoncé ? Cette critique du caractère névrotique et contre-productif de l’autojustification bavarde, n’aurais-je pas pu la formuler de manière beaucoup plus concise ? C’est sans compter avec le plaisir pris à manier le langage, mais cela n’a pas grand-chose à voir avec l’exigence de véracité…