Dossier / “Comment savoir quand on a raison ?”

Petit guide analytique pour sortir du flou

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Petit guide analytique pour sortir du flou

© Anne Locquen/VOZ'Image

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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Démêler le vrai du faux, c’est la mission que s’est fixée la philosophie analytique américaine. Très proche de la logique, elle a une réputation d’aridité. Mais ces théories peu connues en France nous offrent aussi quelques clés étonnantes pour affronter nos dilemmes.

 

Cas n° 1 : ai-je raison de penser que ma femme me trompe ?

Elle a un sourire que je ne lui connais pas quand elle reçoit un texto. Ne râle plus quand je grille des clopes, comme si elle n’était plus en position de faire la morale. Cocu ou parano ? Et si je me faisais des films ? À la rigueur, que je refuse d’admettre ses infidélités réelles, cela s’entendrait. Mais m’imaginer cocu à tort : pourquoi m’infliger une croyance insupportable, si elle est fausse ? C’est toute la différence entre le déni et la duperie de soi. Le premier est une répulsion face à une vérité désagréable – bien sûr que ma femme est fidèle ! La duperie de soi, pour le coup, procède d’une envie positive. Dans son livre Self-Deception Unmasked (2000), le philosophe Alfred Mele la qualifie de « biais motivé » par un désir que le monde soit comme ceci plutôt que comme cela. Celui qui se dupe se convainc de ce à quoi il aspire, par une observation complaisante du réel. Mais le fait est que je n’aspire pas tellement à ce que ma femme me trompe… c’est même ma hantise ! Quel désir peut m’induire à former cette croyance ?

En fait, si je n’ai pas envie d’être cocu, il est possible cependant que j’aie la volonté d’y croire. C’est l’hypothèse de la philosophe Dana Nelkin dans son article « Self-Deception, Motivation, and the Desire to Believe » (paru dans la revue Pacific Philosophical Quarterly, en 2002) : « Une condition nécessaire à la duperie de soi est le désir de croire à une proposition. » Car, précise-t-elle, « les conséquences de certaines convictions nous donnent des raisons de vouloir y croire ». Ainsi, même les convictions les plus fâcheuses peuvent avoir du bon. Tenez, par exemple, si je crois être cocu, ma surveillance ne devient-elle pas légitime ? Au lieu d’être jaloux, je suis prudent. Et puis, croire ma femme infidèle ne me soulage-t-il pas de ma propre culpabilité ? Je ne m’occupe pas des enfants, elle me trompe, match nul.

Paradoxalement, quand la menace de la duperie de soi plane, les procédures de vérification sont de nature introspective. Au lieu d’observer assidûment l’extérieur – en fliquant davantage mon épouse –, il nous faut interroger nos méthodes d’observation – je scrute ma femme quand elle écrit un texto, mais ai-je remarqué les sourires qu’elle m’adresse ? Mais aussi réfléchir aux bénéfices que peuvent procurer certaines convictions, même les plus redoutables – et si je voulais transformer ma propre culpabilité en vengeance légitime ? Mieux vaut surveiller ses intérêts du moment, en somme… 

 

Cas n° 2 : une personne vivant du RSA me dit que je mène une vie de fou, que je devrais travailler moins et prendre les choses à la cool. C’est vrai que je suis surmené. Dois-je l’écouter ?

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