Reportage

Jeunes migrants : sur les pavés, l’errance

Temps de lecture : 13 min

Jeunes migrants : sur les pavés, l’errance

Nabil Allali (à gauche), éducateur et membre du dispositif Ligne 37, échange avec le jeune migrant Imed dans les rues de Lyon. © Bertrand Gaudillère/Collectif item pour PM

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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Depuis octobre 2022, le dispositif Ligne 37, lancé par l’association Le Mas, envoie médecins et éducateurs tous les jours sur la place Gabriel-Péri, à Lyon. Incognito, ils partent à la rencontre de jeunes migrants en errance. Souvent mineurs, traumatisés et toxicomanes, ils forment une population vulnérable, parfois invisible, à laquelle les travailleurs sociaux essaient de donner un peu de répit, d’autonomie et de dignité.

 

Imed chausse ses solaires rondes. Le temps de quelques pas dans les ruelles qui bordent la place Gabriel-Péri, à Lyon, l’immigré algérien reprend ses esprits après une nouvelle matinée de galères. Pour lui voler son argent liquide, on a défoncé la porte de la chambre qu’il loue chez un marchand de sommeil avec six autres sans-papiers. Comme si ce n’était pas suffisant de turbiner ici et là, à faire un peu d’électricité, de placo, de mécanique, toujours rémunéré au noir. « Quand ils veulent bien prendre le temps de te payer, précise-t-il en levant les mains en l’air. L’autre jour, j’avais mes sous sur moi, cinq cents euros, mais là, ce sont les policiers qui m’ont tout confisqué lors d’un contrôle. Ils étaient sûrs que je faisais du trafic de drogue. » Une garde à vue et une obligation de quitter le territoire français (OQTF) plus tard, Imed n’a pas très envie de retourner au commissariat pour porter plainte. « Une fois, j’ai même été plaqué au sol. Je dois me déplacer comme un voleur. Dès que je vois une voiture de police, je me cache, tout le temps. »

 

Avalés par le vortex

Imed a déjà une certaine expérience de la dissimulation. En 2023, après des premières années de boulot dans le bâtiment sous un pouvoir algérien « assassin et voleur », il entreprend son voyage depuis Constantine vers la France, en passant par la Turquie et les Balkans, « la route la plus longue ». Une première fois, il passe à pied la frontière bulgare, se fait dépouiller et tabasser par des « militaires ou des miliciens » avant d’être rejeté en Turquie. Après un séjour à l’hôpital et un peu de repos, il franchit à nouveau la frontière, se cache pendant des jours dans la forêt des Rhodopes, atteint Sofia et réussit à gagner la Serbie, à deux doigts de se faire arrêter. Marche, repos, bus, escalade sous un pont pour atteindre la Bosnie, puis la Croatie, et la police, encore. Après un séjour dans un camp de migrants du côté de Zagreb, les autorités slovènes le coincent à leur tour, mais il obtient sa carte de demandeur d’asile. Jusqu’à Lyon en passant par Nîmes, il poursuit sa route, en errance, affaibli et très amaigri. « Tu prends ce que tu peux et tu te casses. Parfois, tu travailles pour vingt euros parce qu’on estime que pour toi, c’est déjà bien assez. Parfois pour rien. Et tu rentres. Les pâtes, le matelas, les pâtes… » Tous asservis par « des escrocs, comme des bêtes ».

Comme beaucoup d’Algériens sans-papiers, Imed erre sur la place Gabriel-Péri, dans le quartier de la Guillotière. C’est là qu’on vient quand on n’a rien : ni toit, ni argent, ni relations. On y trouve des exilés originaires d’un village voisin, mais aussi des pairs pour se faire exploiter ou pour louer une piaule insalubre. La place est le milieu d’enfermement foucaldien par excellence, le type d’espace que l’on évite quand on est « illégal » pour ne pas être en proie aux regards qui peuvent « à chaque instant surveiller la conduite de chacun, l’apprécier, la sanctionner » (Surveiller et Punir, 1975). Seulement ici, l’espace de surveillance n’est pas uniquement investi par le pouvoir policier mais aussi par ces réseaux voraces qui aspirent la misère humaine. Sans droits et démunis, de jeunes migrants viennent ici et se laissent avaler par le « vortex », comme le confie une ancienne SDF habituée du quartier. Ils se retrouvent à vendre des cigarettes ou des pilules pour le compte de parrains locaux, quand d’autres ne les contraignent pas à voler ou à se prostituer. Imed, lui, surnage au bord du tourbillon, en partie grâce à l’unique équipe de travailleurs sociaux qui occupe la place tous les jours depuis octobre 2022 : Ligne 37.

 

Une bouée de sauvetage dans la misère sociale

Avec Nabil Allali, ils se sont rencontrés par hasard. « On n’a pas de baguette magique, prévient l’éducateur discret au regard doux. On bricole le plus souvent. Là, on lui a attribué une boîte postale. C’est pas grand-chose, mais, sans domiciliation officielle, il ne pouvait même pas prétendre à l’aide médicale d’État. » Nabil, avec les sept autres médecins, éducateurs et infirmières composant l’équipe, apportent surtout une présence hospitalière sur une place où les immigrés survivent dans un climat hostile. « Je sais pas où je serai dans une ou deux semaines. Tout est tellement incertain… Mais eux, je sais qu’ils seront là. Je sais qu’on pourra toujours aller prendre un café ensemble », sourit Imed.

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