Théâtre
Rilke, de poésie et de chair
© Gilles Rammant
«L’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. Tu le respires avec sa transparence; et il se condense en toi, durcit, prend les formes pointues et géométriques entre tes organes». Ces mots de Rilke, un acteur les porte sur scène. Le spectacle intitulé Je n’ai pas de toit qui m’abrite, et il pleut dans mes yeux… présenté jusqu’au 25 mai au Théâtre du Lucernaire à Paris suit les errances d’un jeune homme, perdu entre ses flâneries et ses dérives, frayant sa voie dans «la déchirure de la foule», battant au contre-rythme des métropoles grouillantes, ces « Capitales de la modernité » dépeintes par Walter Benjamin (1892-1940).
«Je me sentis de nouveau poussé dans les rues qui coulaient vers moi empoissées de gens», lance le fougueux poète, tout autant solitaire qu’homme-foule, porté par une masse qui l’emporte mais dont il se sent marginal. Submergé par des sensations qui lui rappellent son enfance, il traduit son émotion d’être au monde : « Je n’ai plus maintenant à me passer de rien : / Les couleurs elles sont toutes transcrites / En bruit et senteur. / Et retentissant d’une beauté infinie / En sonorités… »
« Dans les chemins fanés se dresse le parfum de couleurs anciennes »
Rainer Maria Rilke
La mise en scène orchestrée par Florian Goetz parvient à rendre ce tissu entremêlé de sensations qu’évoque Rilke par la bouche de Jérémie Sonntag, dans un maillage de textes serré, puisant dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge mais aussi dans divers recueils de poèmes. D’amples projections et des jeux de spatialisation du son créent une atmosphère totale où, selon le mot du poète, les parfums, les couleurs et les sons se répondent: «Tout est silencieux / Dans les chemins fanés se dresse le parfum de couleurs anciennes. / Les cieux sont toujours pleins de pluie qui se prolonge, sur les marches de l’air les feuilles se promènent», écrit Rilke.
Cette vision synesthésique, du grec syn («ensemble») et aisthánesthai («percevoir»), soit la capacité d’attribuer une personnalité aux chiffres, une couleur aux sons, des formes aux saveurs, remet en question l’autonomie des cinq sens. Ce caractère unitaire de la sensibilité a passionné le phénoménologue Maurice Merleau-Ponty. Selon le philosophe, nos expériences seraient continuellement multisensorielles, fruit d’une unité corporelle qui perçoit à travers l’action, bref, résultant de la perception d’un corps-esprit. Loin d’être un phénomène insolite, aux yeux de Merleau-Ponty, «la perception synesthésique est la règle». Ce que montre, mieux, fait éprouver, ressentir et apprécier ce spectacle de poésie et de chair.