Biographie
Walter Benjamin. L'outsider magnifique
© Lydia Lys Selimalhigazi pour PM
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Cet article est issu du numéro 35 de Philosophie magazine « 35 - hiver 2009 », en kiosque le 29 novembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Walter Benjamin aimait les mots, les femmes et les villes. Berlin, Paris, Moscou, Ibiza, ce Juif berlinois parcourt la vie en flâneur. Rejeté par l’Université, il s’adonne à la traduction, la critique littéraire ; il expérimente les drogues et le jeu. En 1933, ce proche d’Adorno, de Brecht ou encore d’Arendt connaît lui aussi l’exil. En 1940, son visa pour les États-Unis en poche, il est acculé à une fin tragique.
Que s’est-il passé dans la nuit du 25 au 26 septembre 1940 à Port-Bou ? Le jour même, après une marche harassante sur un sentier escarpé des Pyrénées, Walter Benjamin arrive dans ce petit village de la frontière franco-espagnole qui surplombe la mer. Il s’est décidé à fuir le nazisme triomphant en Europe et à s’exiler vers les États-Unis via l’Espagne. À la douane, il est informé qu’en vertu d’un décret adopté seulement quelques jours plus tôt, l’entrée sur le territoire espagnol est interdite aux réfugiés non munis d’une autorisation de sortie du sol français. Ne disposant pas d’un tel document, Benjamin, qui se trouve dans un état d’épuisement physique avancé, est raccompagné à l’hôtel. Le lendemain, il doit être remis aux autorités françaises, ce qui laisse augurer, pour lui qui est juif, une déportation certaine. Benjamin s’enferme dans sa chambre et écrit alors, dans une lettre destinée à son ami le philosophe Theodor W. Adorno : « Dans une situation sans issue, je n’ai pas d’autre choix que d’en finir. » Il absorbe une importante quantité de morphine et sombre dans le coma. Sa mort est constatée par un médecin le 26 septembre, vers dix heures du soir. Le suicide de Benjamin, qui se trouve pris dans un cul-de-sac, est le terminus d’une existence sinueuse dans laquelle les échecs et les malentendus sont légion. Loser et outsider magnifique, ce penseur inclassable à l’œuvre fragmentaire témoigne également, dans une veine prophétique, des dangers et des impasses de son temps.
Né le 15 juillet 1892 à Berlin, Benjamin est, selon ses dires, un « enfant de la bonne bourgeoisie » (« Chronique berlinoise »), issu d’une famille juive assimilée, dont le père est commissaire-priseur, puis homme d’affaires spéculant dans l’immobilier ou le négoce des vins. Durant ses années de formation, au lycée et à l’université de Fribourg-en-Brisgau, où il s’inscrit en 1912 pour suivre des cours de philosophie qui le déçoivent, il milite pour une réforme de l’enseignement. Élu président de l’Association des étudiants libres de Berlin, il s’érige contre la professionnalisation des études et souhaite créer une communauté spirituelle dépourvue d’ancrage social ou politique. Ce programme est jugé élitiste par ses camarades et Benjamin, dont c’est la première déconvenue notoire, doit se retirer. Son refus de tout enrégimentement dans une cause trop « concrète » anime aussi sa prise de distance précoce vis-à-vis du sionisme : il répudie la dimension nationale de ce mouvement qui vise la création d’un État en Palestine. Néanmoins, il enracine sa pensée dans la tradition juive, au contact notamment de Gershom Scholem (futur spécialiste de la mystique et de la kabbale) qu’il rencontre en 1915 et qui devient son ami indéfectible.