Les clés d’un classique
Ourida Mostefai : “Pour Rousseau, la grande question est : à qui doit-on faire confiance ?”
Jean-Jacques Rousseau. Illustration © William L. pour PM © Domaine public
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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour la spécialiste de Jean-Jacques Rousseau Ourida Mostefai, le philosophe reprend la forme du dialogue chère à Platon pour explorer la difficulté de repérer la vérité dans un espace médiatique encore naissant où l’information circule de façon débridée. Une problématique qui reste d’une actualité brûlante.
« Les Dialogues ont longtemps été un texte que personne n’osait vraiment aborder, qui mettait même les spécialistes de Rousseau mal à l’aise, car ils ne savaient pas vraiment quoi en faire. C’est peu de temps après leur publication dans l’édition de La Pléiade que l’on redécouvre le texte, notamment grâce à Michel Foucault, qui en écrit une préface en 1962. C’est un texte long, et difficile de plusieurs points de vue. D’abord, parce qu’il requiert une bonne connaissance des textes de Rousseau, de ses œuvres les moins connues comme son opéra Le Devin du village [1752], aux œuvres plus canoniques comme Du contrat social [1762] ou Les Confessions. Ensuite, parce qu’il faut garder en tête la façon dont l’œuvre de Rousseau a été reçue de son vivant, pour comprendre le curieux dispositif de dialogue qu’il met en place.
La polarisation de l’opinion à laquelle a été confronté le philosophe est tout à fait unique. Dès le début de sa carrière, et surtout depuis le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes [1755], l’œuvre de Rousseau suscite un climat de vive polémique, alimenté par l’auteur lui-même. Ainsi, il n’hésite pas à se mettre en scène comme quelqu’un qui heurte de front l’opinion de son siècle. Contrairement à l’usage, il publie ses ouvrages sous son nom propre, et non sous un pseudonyme qui aurait pu le préserver. C’est pour lui une façon de rester cohérent avec son exigence d’authenticité, qui ne concerne pas que ses textes autobiographiques. Il se présente en écrivain à la parole libre et désintéressée, ce qui doit s’accompagner de la posture adéquate, incompatible avec le fait de se cacher derrière un nom d’emprunt.