Dossier/Comment avoir confiance ?
Mark Hunyadi : “La confiance est le lien social le plus élémentaire”
© Jonas Hafner - instagram : @aufzehengehen.de
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Cet article est issu du numéro 142 de Philosophie magazine « Comment avoir confiance ? », en kiosque le 27 août 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans son livre à paraître, Au début est la confiance, le philosophe Mark Hunyadi montre que la confiance est à l’origine de tous nos comportements. S’appuyant sur nombre de penseurs, il retrace ici l’histoire de cette notion trop souvent confondue avec un simple calcul d’intérêt.
Selon vous, comment la crise du Covid-19 a-t-elle mis notre confiance à l’épreuve ?
Mark Hunyadi : Ce que nous a montré cette pandémie, c’est que la confiance est ce dans quoi nous séjournons, elle innerve l’ensemble de nos relations. Elle n’est donc pas simplement un rapport au risque, comme voudrait le faire croire la pensée économique dominante, mais bien un rapport au monde. En effet, durant la pandémie, notre confiance a été éprouvée à tous les étages. Nous nous sommes mis à craindre le contact avec les objets, avec les écrans tactiles, avec les personnes. Nous nous sommes défiés des dirigeants et des institutions. L’événement a révélé, par la négative, combien la confiance était, en temps normal, constitutive de notre relation au monde.
Au début de votre livre, vous dites que le confinement nous a transformés en pilotes d’avion enfermés dans leur cockpit.
Oui, j’emploie cette expression d’« individualisme du cockpit » pour parler d’une tendance profonde de nos sociétés. Depuis le début de notre modernité, le rationalisme, la pensée économique n’ont cessé de présenter le sujet humain comme un individu enfermé dans sa bulle, calculateur, opportuniste, cherchant à maximiser son bien-être. Ce que cette tradition modélise, aussi bien en philosophie qu’en sciences sociales, c’est l’isolement. Eh bien, le confinement a eu cela d’extraordinaire qu’il nous a permis d’aller jusqu’au bout de cette logique. Chacun s’est effectivement retrouvé bouclé chez lui, comme un pilote d’avion qui s’informe sur l’état du monde extérieur grâce à des écrans. Le pilote fait des choix pour s’orienter seul dans le monde d’après des informations qui lui sont fournies par des artefacts. Et nous nous sommes rendu compte combien cette situation était insupportable. Nous avons compris l’enfer que c’était de vivre sans les autres. L’individualisme du cockpit n’est pas une option tenable…
Quelles sont les racines de cet individualisme ?
Il naît au XIVe siècle avec cette idée, fondatrice pour la modernité, que la volonté humaine pose ses fins de manière autonome. Jusque-là, elle était décrite autrement : elle était présentée comme obéissant à des lois divines ou, au contraire, à des lois naturelles, comme chez Aristote. Mais à partir du XIVe siècle, la volonté humaine est décrite comme souveraine. Avec, cela dit, un problème fondamental : comment des individus autonomes, sans attaches, vont-ils pouvoir faire société ? Aristote définissait l’homme comme un animal politique, inséré dans des rapports sociaux, mais pour les penseurs du début de la Modernité, seuls existent les individus, et la socialité n’appartient nullement à la nature humaine, elle est à construire.
N’est-ce pas le défi que tente de relever Thomas Hobbes [1588-1679] ?
Chez Hobbes, vous trouvez un individualisme chimiquement pur. Et il est tout à fait fascinant de voir ce philosophe, dans ce chef-d’œuvre qu’est le Léviathan, essayer de bâtir un ordre social à partir d’individus présentés comme des atomes. Au début du Léviathan, il fait une présentation brillante du principe d’inertie de Galilée. À mon sens, cela donne la clé du livre. Hobbes considère que les hommes sont comme des boules de billard, mus par l’équivalent des forces galiléennes, des forces d’inertie, autrement dit par leurs désirs. Ces boules de billard ne s’arrêtent que si une autre force vient les heurter ou les bloquer. Si elles ne rencontrent aucune résistance, elles poursuivent leur trajectoire. Au terme de sa démonstration, Hobbes explique qu’on ne peut mettre en place l’ordre social que par un pacte, qui place au-dessus de tous les hommes un souverain dont les décisions sont supérieures et capables de contenir ces désirs divergents. Remarquez que Hobbes ne dit nulle part que l’homme est méchant ou belliqueux, même si l’on a surtout retenu de lui la phrase « l’homme est un loup pour l’homme ». Son modèle est mécanique : l’homme est un loup, parce qu’il est mû par un désir insatiable que rien n’arrête. Il ne veut pas nuire à autrui mais tracer sa route. C’est par calcul rationnel, dans le but d’assurer leur autoconservation, que les individus vont accepter de s’associer et d’être dirigés par le Léviathan qui organise et pacifie ce champ de forces.