Hors-série « L'amitié »

Mark Granovetter : quelle est la force de l'amitié ?

Temps de lecture : 8 min

Mark Granovetter : quelle est la force de l'amitié ?

©Meyer/Tendance Floue

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°N° 50 de Philosophie magazine « L’amitié. Ce que nous avons de meilleur ? », en kiosque le 29 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’amitié n’est pas nécessairement un « lien fort ». Elle n’implique pas non plus de passer beaucoup de temps ensemble, ni de nourrir une relation strictement égalitaire... Le sociologue états-unien Mark Granovetter revient sur quelques idées communes.

 

Quelle définition donneriez-vous de l’amitié ?

Mark Granovetter – Les sociologues – et c’est aussi mon cas – parlent assez rarement d’amitié, mais plutôt de liens et de réseaux. L’amitié est une notion vague, utilisée dans la vie de tous les jours, sans que l’on demande aux gens ce qu’ils entendent vraiment par là. Ce serait plutôt impoli ! Les gens ne vous disent pas ce qu’ils ont en tête quand ils vous disent qu’ils ont un ami. Ils supposent, simplement, que vous comprenez de quoi il s’agit. Je ne suis donc pas certain que l’on puisse donner une définition précise de l’amitié. Cela étant, en général, ce que les gens nomment amitié correspond à ce que j’ai théorisé sous le nom de « liens forts », par opposition aux « liens faibles ». C’est une dichotomie artificielle, bien entendu : les liens humains sont un continuum, ils sont plus ou moins faibles et plus ou moins forts, selon différents critères. La relation étroite d’amitié est sans doute, dans l’esprit des gens, davantage du côté des liens forts. Mais ce n’est pas toujours le cas : certaines personnes utilisent parfois le mot pour parler d’une simple connaissance.

 

Le temps passé ensemble est pour vous un critère important des liens forts. Pourtant, on peut être très ami avec quelqu’un que l’on voit très rarement…

"On peut caractériser l’intensité des liens en fonction de quatre critères : le temps, l’intensité émotionnelle, l’intimité et la réciprocité"
Mark Granovetter

En effet. Et on pourrait dire aussi qu’un collègue de travail avec qui vous passez beaucoup de temps n’est pas, pour autant, un ami. La force d’un lien possède au moins quatre dimensions : le temps passé ensemble, l’intensité émotionnelle, l’intimité (la confidence mutuelle) et la réciprocité des services que les amis se rendent les uns les autres. Ces quatre critères permettent de caractériser différentes formes de liens forts, selon leur importance relative. Ainsi, certaines relations fortes n’impliquent pas une grande quantité de temps passé ensemble. C’est aussi vrai dans la famille : en général, même si votre mère habite à l’étranger, et que vous ne la voyez qu’une fois par an, vous conserverez un lien fort. Si, dans mes travaux, je me suis beaucoup concentré sur la question du temps, c’est principalement parce que c’étaient les seules données que j’avais à ma disposition. Les autres facteurs sont beaucoup plus difficiles à mesurer. Quel type de questions poser pour évaluer l’intensité émotionnelle par exemple ?

Cet article est réservé aux abonnés