Entretien

Markus Gabriel : “Nous pouvons lire dans les pensées, c’est même très facile”

Temps de lecture : 16 min

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Markus Gabriel en 2019 © Magali Delporte / Signature

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Cet article est issu du numéro 129 de Philosophie magazine « À la recherche de l’esprit européen », en kiosque le 20 avril 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À l’occasion de la parution en France de son essai “Pourquoi la pensée humaine est inégalable” (JC Lattès), le “wonderboy” de la philosophie allemande Markus Gabriel nous a accordé un entretien résolument métaphysique. Vous croyez savoir ce qu’est la réalité ? Lisez plutôt.

Markus Gabriel est l’enfant prodige de la philosophie allemande. Né en 1980, révélé en 2013 par son essai Pourquoi le monde n’existe pas (JC Lattès), qui a rencontré un vaste succès outre-Rhin et été traduit dans une douzaine de pays, il se passionne pour la métaphysique la plus échevelée. Comme Quentin Meillassoux et Tristan Garcia en France, ou Graham Harman aux États-Unis, Markus Gabriel appartient à un courant de pensée contemporain, le nouveau réalisme. Dans Pourquoi le monde n’existe pas, qui jongle avec les concepts philosophiques, mais aussi avec des références aux jeux vidéo ou à la science-fiction, il annonçait, avec une jubilation évidente, une bonne et une mauvaise nouvelle à son lecteur : d’un côté, le monde, conçu comme l’ensemble de tout ce qui est, comme une totalité ordonnée, n’existe pas ; mais tout le reste existe, l’Univers, les pierres, Super Mario, les licornes, les rêves et même Dieu. Après avoir été visiting professor (« professeur invité ») aux États-Unis, au Portugal et au Brésil, et s’être vu qualifié par John Searle de « plus grand penseur allemand vivant », Markus Gabriel – qui parle plus de dix langues, dont le chinois et l’hindi – est revenu auréolé de gloire dans son pays. Il occupe aujourd’hui, à 38 ans, la prestigieuse chaire de philosophie de l’université de Bonn. 

Ce printemps, il investit les librairies françaises avec l’ambitieux Pourquoi la pensée humaine est inégalable (JC Lattès). Sa thèse : la pensée est un sens, au même titre que la vue ou le toucher. C’est pourquoi l’être humain aura toujours un temps d’avance sur les machines et sur l’intelligence artificielle (IA), qui calcule mais n’est pas capable de percevoir. Étrange ? S’il est parfois difficile de se repérer dans la prose de Markus Gabriel et si l’on se perd un peu dans l’abondance des références et des arguments, une sorte d’image cohérente nous est apparue à la fin de cette conversation, qui s’est tenue au siège de son éditeur parisien : « Mais en fait… vous êtes une sorte de néoplatonicien, non ? Vous considérez que les Idées existent, vous condamnez l’art. Vous proposez un néoplatonisme pour le XXIe siècle. » Markus Gabriel a souri. « C’est amusant, j’ai fait ma thèse sur le néoplatonisme à la Renaissance. Oui, votre étiquette me convient. J’aimerais proposer un néoplatonisme pour l’âge des machines. » Prêt pour un tour sur le manège enchanté de ce Platon 2.0 ?

Markus Gabriel en 6 dates

  • 1980 Naissance à Remagen (Rhénanie-Palatinat)
  • 2005 Doctorat en philosophie à l’université de Heidelberg
  • 2008 Professeur assistant de philosophie à la New School for Social Research (New York)
  • 2009 Nommé professeur de philosophie à l’université de Bonn ; il est le plus jeune récipiendaire d’une chaire de philosophie en Allemagne
  • 2013 Parution de Pourquoi le monde n’existe pas, traduit en douze langues ; professeur invité à l’université de Berkeley (Californie)
  • 2018 Parution de Pourquoi la pensée humaine est inégalable en Allemagne

En quoi le courant philosophique auquel vous appartenez, le nouveau réalisme, se distingue-t-il du réalisme traditionnel ?

Markus Gabriel : La différence peut être expliquée à partir d’un exemple : supposons qu’au même moment, un habitant de Naples et un habitant de Sorrente regardent le Vésuve. La question est : qu’est-ce qui existe vraiment dans cette situation, qu’est-ce qui est réel ? Pour le réaliste traditionnel, le Vésuve est la réalité. Il s’agit d’une réalité objective, indépendante des observateurs. L’habitant de Naples comme celui de Sorrente ont, quant à eux, une vision subjective de la montagne réelle. Pour un nouveau réaliste, cette manière de raisonner n’est pas correcte. Parce qu’il n’existe pas de Vésuve objectif. Le nom de cette montagne, le con­cept de volcan sont clairement humains et relatifs à l’échelle de notre corps. Pour un physicien, il n’y a là que des particules élémentaires, des protons, des neutrons, des électrons. Considéré à une autre échelle, par exemple celle de l’Univers, le Vésuve n’est pas un amas de matière pertinent ni délimité, il disparaît. Donc, ce qui est réel dans la situation, c’est la vision que l’habitant de Naples a du Vésuve ainsi que celle de l’habitant de Sorrente. La réalité est composée de relations, en l’occurrence ici de deux relations entre deux humains et une montagne.

 

Cette façon de raisonner fait exploser la réalité. Pour un réaliste traditionnel, il n’y avait qu’un seul objet à considérer, le Vésuve. Mais pour vous, il y a autant de réalités que de perceptions du Vésuve : il y a le Vésuve de chaque humain qui l’a vu, mais aussi du chien, de la mouche, de l’oiseau…

C’est exact, et notre idée de la montagne n’est que le produit du chevauchement de toutes ces perspectives, dont le nombre n’est pas infini, mais très grand. 

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