Cinéma
Comme si c’était vrai
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 17 de Philosophie magazine « 17 - mars 2008 », en kiosque le 28 février 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Inspirées du film amateur sur Internet, de plus en plus d’œuvres brouillent la frontière entre l’imaginaire et le réel, esquissant un nouveau réalisme. Au risque de faire disparaître la fiction ?
La distinction entre documentaire et fiction n’a jamais été absolue. On connaît les faux documentaires : Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, Zelig de Woody Allen ou Death of a President, de Gabriel Range, qui raconte l’assassinat de George W. Bush. On s’est habitué aux docufictions ou docudrames, documentaires agrémentés de séquences jouées par des acteurs, de même qu’à la télé-réalité. Une nouvelle tendance se dessine visant à réaliser des films de fiction inspirés du cinéma amateur, dont la diffusion sur Internet explose. Avec Redacted mais aussi Live ! ou Battle for Hathida, il semble que le septième art, débordé par les nouvelles images et leur libre diffusion sur les sites YouTube ou Dailymotion, veuille mimer ces techniques pour créer un effet de réel. Tout se déroule comme si la machine fictionnelle classique, efficace depuis Homère, ne fonctionnait plus, comme si transmettre une vérité à partir des instruments propres à la fiction était devenu insuffisant. Le monde, transformé par la télévision et les nouvelles technologies en un flux d’images, s’est-il déréalisé, qu’il faille inventer de nouveaux moyens pour nous rendre sensibles à ce qui s’y passe ? C’est la solution du faux film amateur. Une solution trompeuse, car, pour être mise en œuvre, elle doit remettre en cause l’idée selon laquelle la fiction produit de la vérité. La fiction est un mode d’accès dialectique au réel : on sait que l’histoire est inventée, qu’elle obéit à des structures narratives, mais qu’elle nous délivre une vision du monde réfléchie et parfois plus éclairante que le meilleur des reportages. Si la fiction est évacuée, ne reste que le flux, manipulable à l’envi, des « vraies » images filmées au Caméscope ou avec un téléphone portable. Une entreprise visant à redonner de la chair au récit cinématographique pourrait bien aboutir à l’effet inverse : la méfiance généralisée vis-à-vis de ce qui est promu comme véridique et réel. La victime collatérale de ce mouvement serait la fiction, dont on peut imaginer la mort ou tout au moins la marginalisation.