Métaphysique

Jean-Luc Marion : "C'eût été une chance que le Covid suscite une véritable crise"

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Jean-Luc Marion en 2017

Jean-Luc Marion en 2017. © Jean-Francois Paga/Opale via Leemage (image recadrée)

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C’est l’une des plus importantes figures de la philosophie française contemporaine. Jean-Luc Marion, membre de l’Académie française, spécialiste de phénoménologie, qui enfile parfois la casquette de théologien, fait paraître deux ouvrages d’entretiens au Cerf, Paroles données et À vrai dire. Une défense, entre les lignes, de l’art de la conversation contre les idéologies nihilistes qui dominent notre époque. 

Vous faites paraître un recueil d’entretiens et un ouvrage inédit de conversation. L’art de la discussion est-il menacé aujourd’hui ?

Jean-Luc Marion : Il me semble, en effet, que l’art de la conversation – la conférence comme disait Montaigne – est, depuis longtemps, en triste situation pour des raisons liées à la transformation des moyens de communication et à une pression idéologique forte. On dit parfois que les grandes idéologies ont disparu : c’est vrai. Mais le besoin idéologique de la société est, lui, constant. Il n’est plus satisfait par le fascisme ou le communisme, mais par des idéologies beaucoup plus élémentaires, et sans doute plus invasives dans la mesure même où l’on ne les voit pas – la cancel culture, le culte du particularisme, etc. Il me semble donc important de pratiquer autant que faire se peut la discussion : un lieu ou l’on peut rester en rapport bien que l’on soit en désaccord. Ce qui définit, en fait, la raison elle-même.

 

Le repli identitaire rend-il, en particulier, la discussion impossible ?

Sans doute. Mais il faut ajouter que les réflexes identitaires affaiblissent, loin de les renforcer, l’identité de ceux qui les soutiennent. De même que les croyants fondamentalistes se distinguent par le fait qu’ils ne disent jamais rien du Dieu dont ils se réclament, de même ceux qui s’obstinent à affirmer leur identité en disent en fait très peu dès qu’on leur demande de préciser de quelle identité il s’agit. Voyez dans l’ultra-féminisme, par exemple : vous refusez d’être enfermées dans une identité sexuelle, fort bien : mais quelle est donc votre identité restante ? Pourquoi refusez-vous l’identité sexuelle, est-ce parce ce qu’elle est trop forte, ou bien trop faible ? 

 

Ces identitarismes sont souvent religieux aujourd’hui. C’est un non-sens, pour vous ?

La foi n’est pas de l’ordre de l’identité. Pour un chrétien comme moi, la question de l’identité a peu de sens, et n’est pas fondamentale dans la mesure où le sommet de la personnalité, pour un chrétien, relève de la communion trinitaire. L’identité implique une communion, donc il n’y a pas d’identité strictement individuelle, sans porte ni fenêtre.

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