“Neuf Mois”, de Philippe Garnier : le roman du mois chroniqué par Arthur Dreyfus

Une recension de Arthur Dreyfus, publié le

« J’étais mort si longtemps avant de naître », disait Cocteau. Chez Philippe Garnier, les Neuf Mois de la gestation sont ceux qui séparent le diagnostic du cancer de sa femme, de son dernier souffle – un gémissement à peine perceptible. C’était en 2006. Il aura fallu quinze ans pour que l’auteur ose creuser cette cicatrice. Sur le moment, il n’avait rien écrit : « Nous avions convenu dès le début qu’il n’y aurait ni journal ni rien. Nous ne voulons pas nous regarder vivre, pour le peu qui nous reste. » La gravure qu’il en tire aujourd’hui est double. Celle d’un moment de vie d’abord, où l’autorité de la mort renforce le réel. Déplacer vingt fois par jour une chaise longue sur une terrasse ne signifie plus autre chose que : Je t’aime. Voir les « longues dents » qui « mangent la bouche » de sa compagne, et sa langue « comme une bête à l’intérieur qui [prend] toute la place », n’empêche pas le narrateur de se sentir « curieusement euphorique de se trouver en vie ». Ces neuf mois de souffrance feraient-ils éclore un… moi neuf ?

C’est ce que suggère l’autre moitié de ce texte bref, consigné comme un procès-verbal, où les mots ne font pas d’effets de manche, mais cisèlent le portrait d’une femme singulière. Celui d’Elizabeth, une hippie de cinquante balais ayant tourné le dos, tel le Fritz Zorn de Mars, à sa jeunesse dorée. Celui d’une fumeuse de joints, d’une autrice de polars botaniques, d’une « douce catastrophiste » se laissant porter « comme du bois flottant sur une plage ». Garnier s’avérant le traducteur de Bukowski ou de Fante, et ayant fait sa vie aux États-Unis, le poignant portrait s’enrichit d’une élégie californienne, où les séquoias voisinent avec les saloons, les juke-box avec les vautours. « Est-ce merdique de ma part, s’interroge l’écrivain, de dire que sa rage d’écrire a été le ver dans la pomme de notre vie commune ? » Sa franchise va loin, quand il avoue ne pas aimer les livres de la disparue, ou que sans l’aide de photos il ne retrouve plus son visage. Mais on sent – on sait que Liz n’aurait pas désiré autre chose que cette franchise. Elle qui transmettait ainsi son manuscrit aux éditeurs, quelques jours avant de trépasser : « Au fait, je suis en train de mourir. J’espère que cela n’affectera pas votre décision. Mourir n’est-il pas considéré comme une bonne tactique pour une carrière ? »

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