Entretien
Pacôme Thiellement : “Créer est aussi une façon d’agir”
Pacôme Thiellement. © Joanna Tarlet Gauteur/Signatures pour PM
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Cet article est issu du numéro 180 de Philosophie magazine « Comment savoir quand on a raison ? », en kiosque le 30 mai 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans son nouvel essai, il promet de révéler Le Secret de la société. Mais ce touche-à-tout excelle surtout dans l’art de créer des liens entre des œuvres et des auteurs aussi différents que David Lynch et les gnostiques des débuts du christianisme. Il nous accueille dans le labyrinthe de sa pensée.
Le Secret de la société mais aussi L’Enquête infinie, Sycomore Sickamour ou encore Infernet : Pacôme Thiellement a l’art des titres qui intriguent et transportent immédiatement – reste à savoir où exactement. Comme il le confie d’ailleurs volontiers, le titre arrive assez tôt dans le travail d’écriture, ce n’est absolument pas un « truc » d’éditeur mais « un signe à directions multiples ». Lorsqu’on passe le seuil de son appartement situé dans le cœur encore médiéval de Paris, on est d’ailleurs frappé par la profusion des signes : vinyles du pianiste de jazz Thelonious Monk, dessins tirés du journal satirique Hara-Kiri, portrait de Baudelaire punaisé sur les murs comme dans une chambre d’adolescent et, bien sûr, des piles de livres. Entre ces agencements qu’on devine mouvants en fonction des travaux du maître des lieux, un chat se balade. Il y en a un second, apprend-on. Plus timide, il ne pointera pas le bout de son nez, restera caché. Il ne s’agirait pas de tout dévoiler. Pacôme Thiellement a le goût du secret. D’essai en essai, il cherche ce que David Lynch a bien voulu dire en intégrant une « femme à la bûche » dans sa série culte Twin Peaks ou encore pourquoi la figure du Sphinx, maître ès énigme, se décline dans les endroits les plus improbables de Paris. Gnostique de la pop culture, il traque le souffle mystique tant dans les aphorismes de Nietzsche que dans les vers de Nerval ou les séries télé. Cela donne des essais habités qui pourraient faire « mauvais genre », pour reprendre le nom d’une émission de radio du service public à laquelle Thiellement a beaucoup participé, si un éditeur très sérieux, les Presses universitaires de France, ne les défendait pas. Dans Le Secret de la société paru en mars dernier, il propose d’explorer un volet plus politique de sa pensée. Pas question de programme, évidemment, quand bien même on lui prêterait parfois des allures de gourou. Pour arriver à ses fins, il lui faudra passer par le cinéma de la Nouvelle Vague – et plus spécifiquement par les films de Jacques Rivette. Tortueux ? Peut-être. Mais vous pouvez être sûr d’une chose : au bout du labyrinthe, ce dandy jamais snob vous accueillera les bras ouverts d’un rire à faire tomber les murs.
PACÔME THIELLEMENT EN 5 DATES
1975 Naissance à Paris
1988 Création de son premier fanzine dédié à la bande dessinée
2002 Publication de son premier essai, Poppermost. Considérations sur la mort de Paul McCartney (éditions MF). Il se lance également dans le cinéma expérimental
2020 Il se retire des réseaux sociaux
2021 Chroniqueur pour le site Blast. Ses chroniques paraissent sous le titre d’Infernet (Massot, 2023)
Le fait que l’on vous qualifie de philosophe vous a toujours fait sourire. Pourquoi ?
Pacôme Thiellement : Je n’estime tout simplement pas que je fais de la philosophie ! Pour moi, les philosophes sont des gens très sérieux – et je ne dis pas ça pour me moquer d’eux. Ils font un travail très spécifique sur les concepts, dont je suis vraiment incapable. Si je rencontre par moments la philosophie, c’est presque par hasard, un peu en contrebande. Ma connaissance n’est pas suffisante pour avoir un niveau d’expertise sur le sujet. Mais je suis conscient que ce que je fais n’est pas facile à catégoriser. C’est même un chemin de traverse par rapport à l’écriture d’essais. C’est pourquoi j’avance en général le terme d’exégète plutôt que de philosophe.
Que signifie-t-il ?
C’est une notion que j’ai empruntée au spécialiste de l’islam Henry Corbin, qui s’est penché notamment sur le philosophe et poète persan Sohrawardi [lire Philosophie magazine n° 127] et sa façon de repérer des significations cachées dans toute création inspirée. Corbin distingue deux temps successifs dans la philosophie de l’islam : le temps prophétique et le temps exégétique. Par définition, la prophétie est toujours quelque chose d’inaccompli, d’inachevé, d’où son mystère. L’exégèse consiste à interpréter les fruits de celle-ci, qui continuent à travailler en secret, justement du fait de son inachèvement. Si l’on reste sur le plan strictement religieux, on cherchera des signes dans les événements historiques, dans la parole de certaines figures. Pour ma part, je crois qu’il faut étendre la possibilité de repérer des signes dans la littérature, la philosophie ou la culture populaire, comme le cinéma ou la musique. C’est de cette façon que j’aborde la poésie de Nerval, de Breton ou de Baudelaire, la musique de Frank Zappa, les séries de Damon Lindelof ou encore le cinéma de David Lynch ou de Jacques Rivette. Tous sont des créateurs inspirés, au sens où quelque chose d’autre semble s’exprimer à travers eux. Lorsque vous écoutez Zappa ou que vous regardez un film de Rivette, vous ne saisissez pas tout du premier coup, beaucoup vous échappe. Une option consisterait à se détourner de ces œuvres et à les considérer comme le produit de la folie. Mais on peut aussi envisager l’hypothèse qu’elles cherchent à nous transmettre quelque chose en secret. Si vous privilégiez cette seconde option, vous naviguerez de surprise en surprise.