Décryptage

Pacôme Thiellement : “La catastrophe révèle quelque chose qui merdait depuis bien plus longtemps”

Temps de lecture : 9 min

(cc) Anita Jankovic/Unsplash

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L’arrivée du Covid-19 en France nous a stupéfaits, déboussolés, désorientés. Puis un étrange sentiment de déjà-vu est apparu chez les amateurs de séries télévisées. “The Leftovers”, diffusée de 2014 à 2017, raconte les conséquences psychiques et politiques de la disparition subite et inexpliquée de 2 % de la population, en suivant les habitants d’une ville américaine imaginaire, Mapleton. Nous avons demandé à Pacôme Thiellement, exégète “sériephile”, de nous éclairer sur les liens entre cette fiction et notre présent.

Je ne sais pas vous, mais j’ai l’impression ces dernières semaines d’avoir été plongée en plein épisode des Leftovers !

C’est étrange de voir à quel point The Leftovers résonne fort avec les mois, voire l’année que l’on vient de passer. L’automne dernier, déjà, les actions du mouvement Extinction Rebellion me rappelaient celles des Guilty Remnants [de l’anglais guilty, « coupable », et remnant, « reste », « vestige »]. Dans la série, les membres de ce groupuscule sectaire né après « le Grand Départ », soit l’évaporation subite de 2 % de la population mondiale, tentent de rappeler à tous par leur présence insistante et silencieuse, ou par des actions coup de poing dans l’espace public le souvenir de la catastrophe. Dans un chapitre de notre livre The Leftovers. Le troisième côté du miroir, Sarah Hachtuel compare la phrase qu’ils ne cessent de répéter, « You understand » [« vous comprenez »], à l’exhortation de Greta Thunberg aux chefs d’État refusant de prendre toute la mesure du dérèglement climatique. La fascination mêlée de détestation que l’adolescente suscite est d’ailleurs très proche du sentiment qu’éprouvent les habitants de Mapleton à l’égard des Guilty Remnants. 

“Damon Lindelof, le showrunner de The Leftovers mais aussi de Lost et de Watchmen, est un artiste inspiré, de ceux qui nous montrent des choses que nous sommes appelés à vivre”

Pacôme Thiellement

J’ai aussi pensé à The Leftovers, et plus généralement à son créateur Damon Lindelof, au moment des incendies australiens géants du mois de décembre. Dans Lost, la première série de Lindelof, les personnages reviennent de Sydney avant que leur avion ne s’écrase sur l’île. À plusieurs moments, l’Australie y est évoquée de façon quasi mythique, une obsession que l’on retrouve dans la troisième saison de The Leftovers. L’Australie est chez Lindelof une sorte de terre promise du chamanisme, le lieu où tout peut cesser, mais aussi recommencer. Le plus frappant ces dernières semaines reste toutefois ce chiffre qui a longtemps couru avant la mise en place du confinement : si rien n’est fait, 2 % de la population risque de mourir du Covid-19. C’est exactement le chiffre de The Leftovers ! Autant d’éléments qui me font penser que Lindelof est un artiste inspiré, de ceux qui nous montrent des choses que nous sommes appelés à vivre. Prenez Watchmen, sa dernière création inspirée de la bande dessinée d’Alan Moore et de Dave Gibbons : la plupart des personnages y portent des masques ! Quand j’ai vu la photo d’Emmanuel Macron la bouche couverte d’un FFP2, j’y ai immédiatement pensé !

 

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