En débat
Étudiants pro-palestiniens sur les campus : un bon usage de la liberté d’expression ?
Paris, le 03 mai 2024. Rassemblement étudiant place du Panthéon, dans le Ve arrondissement de Paris, pour contester la répression contre les étudiants se mobilisant pour le peuple palestinien. © Victoria Valdivia/Hans Lucas via AFP
Cet article est réservé aux abonnés.
Depuis plusieurs semaines, les étudiants d’universités européennes et américaines manifestent pour la cause palestinienne : souvent par l’intermédiaire de conférences, de réunions, de déploiement de slogans ou de tracts, parfois par des occupations de locaux. Qu’en auraient pensé les grands défenseurs de la liberté d’expression, comme Voltaire ou John Stuart Mill ? Éclairage.
Pour Voltaire, grand esprit des Lumières, toutes les opinions doivent pouvoir être tenues dans l’espace public. Avant que la liberté d’expression ne soit un principe défendu dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, le philosophe défend l’idée d’un libre parler pouvant prendre de nombreuses formes : livres, tracts, pamphlets sont nécessaires pour une vie politique saine. S’il ne dit mot sur la question des blocus de locaux comme des universités – pratique de fait plus récente, il affirme en revanche dans les Questions sur l’Encyclopédie (1758) qu’il « est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue, à ses périls, risques et fortune. Je connais beaucoup de livres qui ont ennuyé, je n’en connais point qui aient fait de mal réel ». Selon lui, une opinion ne peut jamais causer de mal et il appartient aux détracteurs de s’y opposer par un raisonnement pour l’invalider. La liberté d’expression repose donc sur le principe de la polémique (de polémos, πόλεμος, « combat », « guerre » en grec ancien), c’est-à-dire la confrontation verbale des propositions contradictoires.
Cette conception de la liberté d’expression, héritage sacré et célébré à notre époque, avait d’ailleurs valu à Voltaire d’être menacé. Lors du procès de Jean Calas dans les années 1760, commerçant protestant accusé d’avoir tué son fils pour sa conversion au catholicisme, Voltaire prend la parole publiquement contre la justice de son temps, convaincu que l’institution commet une erreur judiciaire et que Calas doit avoir droit à un procès équitable. Il écrira à cette occasion son Traité sur la tolérance (1763), où il affirme que l’injustice découle de « cette sombre superstition qui porte les âmes faibles à imputer des crimes à quiconque ne pense pas comme elles ». Ces prises de positions l’ont mené à l’exil, à la brouille avec certains hauts dirigeants et l’église catholique. Preuve que, pour Voltaire, la prise de parole pour défendre une idée que l’on juge supérieure est un acte de liberté qui suppose de prendre des risques. On peut considérer que les étudiants qui se mobilisent sur les campus pour dénoncer l’offensive sanglante en cours à Gaza, au risque de se faire arrêter par les forces de l’ordre, s’inscrivent dans une telle perspective.