Théâtre
Europe amère
© Jean-Louis Fernandez
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Cet article est issu du numéro 128 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une société juste ? », en kiosque le 28 mars 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En s’inspirant de Fassbinder, le metteur en scène Stanislas Nordey et le dramaturge Falk Richter mettent les contradictions des Européens sur le devant de la scène.
Chercher querelle. Avec ce désir, le dramaturge Falk Richter et le metteur en scène Stanislas Nordey reprennent Je suis Fassbinder, créé en 2016. À la manière du cinéaste allemand, « une sorte d’intellectuel émotionnel », le spectacle remue nos contradictions intimes et nos préoccupations politiques pour les exaspérer. Une allégorie de l’Europe égrène ainsi dans une harangue lyrique les fiertés et les bassesses du continent : « Je ne sais pas qui je suis / il y a une grande peur » pourrait être le credo de cette pièce électrisante. Car plutôt que d’affronter les conflits historiques, l’individu dont la pièce dessine le contour s’en remet à un fantasme de désappartenance : être et ne pas être, avoir le monde pour territoire et pouvoir continuer à dire « ici chez moi ». Détaché géographiquement et désengagé intellectuellement, il laisse reposer ses vagues espoirs sur le retour d’une figure providentielle, nourrissant « le désir d’un bon père qui dise quoi faire et s’occupe de tous, qui organise le chaos et ne fasse de mal à personne, ne punisse que les méchants et laisse les bons vivre en paix, ce désir qu’arrive un dirigeant autoritaire très gentil est en train d’infester tout ce continent ». Le philosophe Francis Fukuyama prévoyait dans La Fin de l’Histoire et le dernier homme qu’avec l’effondrement du bloc soviétique, il n’existerait plus d’alternative au modèle de la démocratie libérale. Les événements l’ont démenti. Mais il a néanmoins pressenti le danger qui pèse sur le nouvel ordre mondial, porté par la globalisation économique, réduisant la politique à une affaire de gestion. « Les êtres humains se révolteront à cette pensée […]. Ils voudront avoir des idéaux au nom de quoi vivre et mourir. » Des passions identitaires et idéologiques, Falk Richter tire une matière théâtrale et Stanislas Nordey l’occasion d’un manifeste pour un art dont l’ambition n’est pas de créer la révolte en présentant des situations révoltantes, mais de proposer des « images pensives », selon l’expression de Jacques Rancière, propres à susciter la réflexion. Lui-même acteur de cette pièce, il dirige les comédiens en ce sens. Durant deux heures qui passent comme une flèche, mêlées d’échanges échevelés, de monologues inquiets, d’improvisations et de films, tous maintiennent un trouble embarrassant : où est la fiction et où est la vie ? Où est la chronique d’actualité et où est le théâtre ? Je suis Fassbinder rend la décision inutile, et les idées plus vives et plus pensives, à défaut d’être plus claires.