Exit vs. Voice

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Cet article est issu du numéro 85 de Philosophie magazine « 85 - décembre 2014-janvier 2015 », en kiosque le 27 novembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Subir, quel mot bizarre ! Aucun nom ne correspond à ce verbe. Le subissement ? La subission ? Le subi ? Ce n’est vraiment pas beau. Cela révèle que quand on subit, on ne peut s’appuyer sur rien pour s’en sortir. Subir, ça s’éprouve, mais ça ne se définit, ça ne s’explique, ça ne se raconte même pas. C’est aussi un terme qui n’a pas de contraire. Prenez, par contraste, le verbe « pâtir ». Il a un sub­stantif qui lui correspond, la passion – que l’on peut sanctifier et magnifier. Il a également un contraire : agir. Il suffit donc de passer de l’un à l’autre.

C’est que la soumission a connu de grandes incarnations historiques : la servitude dans l’Ancien Régime, l’exploitation depuis la Révolution industrielle. Comme elles étaient bien définies, on savait ce qu’il fallait faire pour s’en débarrasser. Tandis que subir, du latin sub-ire, indique qu’on est coincé en dessous. Et c’est tout. C’est une figure très contemporaine de la souffrance, sans concept, donc sans solution toute faite pour l’éliminer. Les réalités que l’on subit sont d’ailleurs trop nombreuses pour espérer délimiter le terme : on peut subir un examen, un interrogatoire, un châtiment, un choc, une contrainte, une pression, un affront, des sévices, un reproche, de la mauvaise humeur ou un temps de chien. Plus largement, d’ailleurs, on peut subir ce que l’on devrait apprécier : ses journées, sa vie, ses proches, son travail, le monde… Enfin, et c’est certainement ce qu’il y a de pire dans le fait de subir, on n’arrive pas à y échapper, à se révolter : on pourrait, mais on ne veut pas. On voudrait, mais on ne peut pas. Subir, c’est souffrir une seconde fois de n’avoir pas la force d’arrêter de subir.

Le champ du subir s’étend du local au global. Parfois, on subit une oppression directe et précisément dirigée. Vos proches vous maltraitent, vos parents vous font du chantage affectif, votre supérieur hiérarchique vous plonge la tête sous l’eau, vos collègues vous malmènent. Et vous ne trouvez pas en vous la force de réagir. Une autre situation, presque inverse, est une oppression tellement générale que vous ne savez pas par quel bout commencer pour vous révolter. Vous souffrez de la crise, des inégalités qui augmentent, du réchauffement climatique qui mène à la catastrophe, de l’impuissance ou de la nullité des politiques, de la vie qui est si injuste. Mais que faire ? Enfin, la situation la plus inconfortable est d’être complice d’une oppression : on agresse quelqu’un dans les transports et vous n’osez réagir ; vous entendez vos voisins se taper dessus et vous ne bougez pas ; on harcèle un collègue et vous plongez le nez dans vos dossiers. L’impuissance est contagieuse.

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