Danse
“Exit Above. After the Tempest” : ça marche !
EXIT ABOVE © Anne Van Aerschot
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Cet article est issu du numéro 174 de Philosophie magazine « La vie a-t-elle un sens ? », en kiosque le 26 octobre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Aller de l'avant en ramenant la danse à l'essentiel, c'est le but du nouveau spectacle de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker acclamé cet été au Festival d’Avignon et à voir à Paris et en tournée.
« Ma marche, c’est ma danse. » De cette conviction, Anne Teresa De Keersmaeker a fait une méthode. La chorégraphe l’éprouve dans ce spectacle exaltant, acclamé au Festival d’Avignon cet été et repris en tournée. Avec une douzaine de danseurs et deux musiciens à même le plateau, elle explore ce que signifie « aller de l’avant », quand ce n’est pas au-devant des catastrophes, puisant son inspiration dans le blues, chant afro-américain né du malheur et de la joie. La chanteuse Meskerem Mees commence ainsi par prêter sa voix heurtée et belle à une variation de Walking Blues, du musicien afro-américain Robert Johnson, accompagnée par le guitariste Carlos Garbin. Elle ouvre la marche, qui se poursuit dans une extraordinaire composition mêlant Schubert, la pop, le rock et la techno. En rythme, les danseurs nous font traverser des paysages imaginaires, via des errances collectives et des pas de côté solitaires. Formé au hip-hop, Solal Mariotte éblouit par exemple dans ses solos, comme lorsqu’il voltige sous une voile argentée tourmentée par un souffle puissant ; il incarne alors explicitement l’Angelus Novus (1920), un dessin de Paul Klee ayant appartenu à Walter Benjamin, cet « Ange de l’histoire » qui avance en reculant, témoin d’une « catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines ». Mais chacun des interprètes impose sa personnalité et son style dans cette manière éblouissante d’aller à contre-vent. Anne Teresa De Keersmaeker touche ici à la beauté de l’élémentaire, tel que le philosophe Frédéric Gros le thématise, par contraste avec l’essentiel, plus abstrait. Dans son livre Marcher, une philosophie (2008), il rappelle que, dans la marche, on s’abandonne « aux éléments » : « L’élémentaire, c’est ce à quoi on s’abandonne, et qui nous est donné absolument », qui « se révèle comme plénitude de la présence ». C’est à cette plénitude élémentaire gagnée sur le tumulte du monde qu’Anne Teresa De Keersmaeker nous initie… en mettant un pied devant l’autre !