Danse

L’alphabet du mouvement

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L’alphabet du mouvement

“Six Concertos Brandebourgeois” © Anne Van Aerschot

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Cet article est issu du numéro 139 de Philosophie magazine « 139 - juin 2020 », en kiosque le 13 mai 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La chorégraphe Anna Teresa De Keersmaeker propose, avec “Danser en temps de confinement”, une vidéo en forme de mode d'emploi pour se réapproprier chez soi l'une de ses plus célèbres créations, “Rosas danst Rosas”. Celle qui conçoit son art en phénoménologue s'explique aussi dans une leçon au Collège de France.

« Comme je parle, je danse. » Ce mot d’ordre, la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker, dont le répertoire est devenu un classique de la danse contemporaine, l’a fait sien. Elle a imaginé avec la danseuse Samantha van Wissen Danser en temps de confinement. Il s’agit d’un mode d’emploi, invitant chacun à réinterpréter l’une de ses plus célèbres chorégraphies : Rosas danst Rosas, créée en 1983 – Rosas devient alors le nom de sa compagnie. Et ce nouveau projet est diffusé sur son site. Les deux danseuses rappellent d’abord le B.A.-BA, littéralement, puisqu’il s’agit d’apprendre un alphabet de mouvements, pour composer à sa guise. Il suffit d’une chaise, d’un peu de rigueur et de rythme. Anne Teresa De Keersmaeker aime la virtuosité mais sans la raideur disciplinaire. Elle rit aussi lorsque les théâtres l’invitent et voient arriver non pas une compagnie mais une « équipe de nettoyage ». Car son univers repose sur un dépouillement de la scène, qu’elle vide donc, au profit d’un engagement maximum des interprètes. La chorégraphe parle de sa recherche de la simplicité comme d’une « complexité résolue », en citant le sculpteur Constantin Brancusi qu’elle présente comme un maître. Elle poursuit dans ses pas une ambition métaphysique, voulant « incarner une abstraction ». Gagnée par la manie du chiffre, inspirée par la conception de la grande santé chez Nietzsche et la théorie du langage de Witt­genstein, par l’apologie de la dépense chez Georges Bataille et le devenir chez Gilles Deleuze (sur lequel elle s’appuie pour sa chorégraphie des Six Concertos brandebourgeois de Bach [photo]), elle avance en phénoménologue, faisant du corps un « inépuisable réservoir de mémoire ». Pour Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphier con­siste à organiser l’espace et temps – c’est d’ailleurs à cet exercice qu’elle nous invite. Voici du moins l’une des cinq définitions qu’elle expose au Collège de France, à l’occasion d’une entraînante leçon, enregistrée en 2019. L’une des rares qui donne à l’institution l’envie de danser !

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