Au carrafour des livres
Faut-il décoloniser la Terre ? Trois livres répondent
© William L. pour PM
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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine « Que faire de nos angoisses ? », en kiosque le 24 octobre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors qu’Arturo Escobar, figure colombienne des études décoloniales, lance un appel à sortir des logiques de domination occidentales pour s’ouvrir à d’autres mondes possibles, le chercheur Malcom Ferdinand publie une grande enquête sur le scandale du chlordécone aux Antilles, révélateur d’un « racisme environnemental ». L’occasion de soumettre leurs propositions aux critiques soulevées par un ouvrage collectif sur les limites de la pensée décoloniale.
Dans les années 1990, les théories décoloniales essaiment en Amérique du Sud pour dénoncer les désastres causés par la « colonialité ». Recentrant la modernité autour de la date charnière de 1492 – la « découverte » de l’Amérique –, ces penseurs se distinguent des « post-coloniaux », notamment par leur focalisation sur l’Amérique, l’affirmation d’une domination toujours agissante en dépit des indépendances nationales et l’appel à déconstruire tant les savoirs que les pratiques politiques. En se concentrant sur les pratiques de peuples autochtones marginalisés, le mouvement vise à leur libération de l’emprise culturelle et économique d’un Occident hégémonique. Figure de proue de ce courant, le penseur colombien Arturo Escobar vient de faire paraître en France Un autre possible est possible, un essai dans la droite ligne de sa critique du « développementalisme ». Fustigeant la répétition de logiques capitalistes, extractivistes et surtout coloniales au cœur de la mal nommée « aide au développement », il propose un programme de libération de la Terre. Partant de ce qu’il nomme des « cosmovisions » – soit des manières différentes de concevoir les mondes propres aux peuples autochtones –, il les entrechoque avec le « bon sens » pour défendre le « pluriversel », c’est-à-dire « l’idée de mondes multiples mais aussi celle de la vie comme flux ». La thèse centrale est martelée par l’auteur de ce livre-puzzle avec d’autant plus d’impétuosité lyrique qu’il se refuse à l’étayer sérieusement. Et pour une bonne raison : Escobar critique la « dépendance intellectuelle ou épistémique des penseur.e.s latino-américain.e.s vis-à-vis des courants théoriques produits dans les pays dominants ». Dès lors, la quasi-totalité du corpus philosophique de même que certaines logiques de raisonnement sont condamnées du simple fait de leur appartenance à « l’épistémè moderne ». Un concept qu’il reprend (librement) à Foucault… pourtant européen. Pour sauver la Terre, faudrait-il donc abandonner le principe de non-contradiction ?