Nouvelles vagues
Fingers, à un doigt du deuil : la chronique d’Anne-Sophie Moreau
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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La disparition de ces biscuits des rayons des supermarchés a suscité l’émoi. Simple nostalgie ou vertigineuse hantise de l’oubli ?
Êtes-vous, vous aussi, en deuil des Fingers ? Depuis quelque temps, des milliers de consommateurs s’indignent de la disparition de ces biscuits chocolatés de forme oblongue des rayons de nos supermarchés. L’histoire est banale : un rachat de la marque par un géant de l’agro-alimentaire a conduit à l’arrêt de leur distribution. Le produit n’avait rien de sensationnel : un énième avatar de la malbouffe industrielle, à mi-chemin entre le Twix et le Mikado, gorgé d’huile de palme, affichant un Nutriscore E… Et pourtant, son effacement suscite l’émoi.
On pourrait comprendre une telle nostalgie s’il s’agissait d’un produit local, constitutif de notre identité. Or, sur le plan symbolique, les Fingers ne renvoient à aucune tradition séculaire : rien à voir avec un kouign-amann ou un maroilles. Comment expliquer l’attachement de certaines personnes à des produits si standardisés ? Dans son roman La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq décrit ce qu’éprouve le narrateur pour sa parka Camel Legend : « Sans doute la plus belle parka jamais fabriquée… elle n’aura vécu qu’une saison… Il se mit à pleurer. » Face à la banalité d’un objet du quotidien que nous nous surprenons à adorer, nous sommes saisis par le paradoxe de « l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique », pour reprendre le titre d’un essai de Walter Benjamin : l’expérience esthétique n’est-elle pas censée reposer sur la singularité de ce qui est exposé à nos yeux ? En jetant notre dévolu sur un design produit en série – ou sur une marque de gâteaux aussi banals que périssables –, nous rétablissons une injustice : il n’y a pas que les tableaux de grands peintres qui méritent notre attention ; les marchandises courantes, elles aussi, dégagent une aura. D’où leur célébration par les dévots de ce culte moderne qu’est l’hyperconsommation.